États des lieux avant la nouvelle décennie

Après une 71e édition surprenante, ce 72e Festival de Cannes semble être, sur le papier, assez impressionnant. L’an dernier, Thierry Frémaux et son équipe se sont engagés à mettre en haut des marches des nouveaux cinéastes, avec plus ou moins de réussite (Yann GonzalezAbu Bakr Shawky ou David Robert Mitchell), pendant que la Quinzaine des Réalisateurs accueillait des auteurs réputés (Gaspar NoéPierre Salvadori ou Guillaume Nicloux) et que la Semaine de la Critique continuait son formidable travail d’explorateur (Camille Vidal-NaquetJean-Bernard Marlin ou Benedikt Erlingsson). Pourtant, l’arrivée d’une nouvelle décennie soulève plusieurs interrogations sur le rôle de cette manifestation, son exposition et son utilité.

Depuis le début, le but assumé du Festival de Cannes est de refléter une certaine tendance du cinéma et, avec lui, d’une époque. Pourtant, qu’en est-il vraiment à une ère bien avancée du numérique ? Le succès de la dernière Mostra de Venice semblait répondre à ces questions par l’opposition formelle, en intégrant complètement les films estampillés Netflix dans ses diverses sélections. Seulement, après le Lion d’or pour Roma, que reste t-il vraiment de ce « paradoxe » Netflix que nous évoquions après l’euphorie générale provoquée par la projection du film d’Alfonso Cuarón ? Au-delà de ses nombreuses récompenses et de son succès critique, a t-il vraiment eu l’exposition méritée sur la plateforme ? Qu’en est-il, alors, d’Un 22 juillet, d’At Eternity’s Gate ou de La Ballade de Buster Scruggs ? Puis qu’en est-il du cinéma africain, asiatique ou européen, comme Sulla Mia Pelle, sous-exposé ailleurs que son pays ? Faut-il que Cannes s’adapte définitivement à ces nouvelles méthodes ou l’utopie provoquée par ces modèles est déjà déconstruite ?

Au crépuscule d’un monde marqué par des nouveaux moyens d’expression et des mouvements sociaux importants, quel doit être le travail du Festival de Cannes ? Représente t-il toujours son époque ? Le cinéma, de plus, a été au centre de ces changements, par les nouvelles plateformes, les scandales ou les débats sur la représentation des minorités sur grand écran par des auteurs concernés. Le monde change et ce 72e Festival de Cannes s’impose comme une transition excitante entre l’ancien et le nouveau monde.

À nos amours

Les premiers commentaires sur la compétition ont été dithyrambiques et on parle même du « plus gros line-up depuis 2001 ». Ce qui marque, au premier coup d’œil, c’est ce prestige qui se dégage des noms, que ce soit des réalisateurs ou des acteurs. L’an dernier, nous constations l’absence du glamour cannois, cette année, nous sommes servis et dès l’ouverture, avec The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch, un film de zombie qui pue la série B, encore que le sens de cette expression n’est plus très claire. Il va être accompagné par cette troupe impressionnante qu’il connaît bien, au point d’en faire un argument marketing sur l’affiche (« Un casting à réveiller les morts ! ») . Ce tapis rouge sera rapidement éclipsé par l’événement de ce Cannes, que ce soit pour son réalisateur-superstar ou pour son casting immense, avec Once upon a time… in Hollywood de Quentin Tarantino, qui sera accompagné par Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie ou encore Al Pacino. Assurément un moment qui va être suivi par les cinéphiles du monde entier et qui aura le mérite d’offrir, le temps d’une soirée, l’exposition méritée d’un Festival qui souffre de la pauvreté de l’offre Canal +, qui n’assure plus sa place et son rôle.

Le prestige ne s’arrête pas là et cette édition marque le retour, après une courte absence, de ces auteurs qui ont un petit camping-car au Pierre & Vacances de Cannes, les fameux « habitués ». Pedro AlmodóvarArnaud DesplechinXavier Dolan ou ceux qui visent le premier three-peat de l’histoire, Jean-Pierre et Luc Dardenne et Ken Loach, seront de la partie. N’oublions pas non plus les noms familiers de la Croisette, Bong Joon-ho qui revient après ce que Thierry Frémaux appelle « la parenthèse Okja », Terrence Malick, Marco BellocchioAbdellatif Kechiche ou le rare Elia Suleiman. Le geste de l’an dernier se prolonge, peut-être moins radicalement cependant, mais il persiste cette volonté de mettre en avant des nouveaux auteurs, même si la majorité a déjà fait ses armes dans les diverses sélections de la Croisette, avec Céline SciammaJustine TrietDiao Yi’nanJessica Hausner ou Corneliu Porumboiu. Les seuls à vraiment « découvrir » cette charmante ville du sud seront Ira Sachs et, fait rare, les auteurs derrière les deux premiers films en compétition : Atlantique de Mati Diop et Les Misérables de Ladj Ly.

Neuf films retiennent notre attention. Bien sûr, les deux premiers films précédemment cités, ne serait-ce que pour la naissance de ces cinéastes en compétition, un acte à soutenir avec bienveillance. Le Lac aux oies sauvages de Diao Yi’nan, pour une raison aussi superficielle que des affiches sublimes. Matthias et Maxime de Xavier Dolan, parce qu’il s’agit peut-être là du film le plus important du cinéaste qui sort à peine d’un échec complexe, comme nous l’expliquions dans notre article sur Ma vie avec John F. Donovan. It Must Be Heaven d’Elia Suleiman, car bien que nous ne soyons pas familiers avec le travail du réalisateur, nous sommes toujours curieux de ces longues absences pour des auteurs qui proposent souvent des chefs-d’œuvres à leurs retours (La Ligne Rouge, Holy Motors, Burning…). Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui mène une carrière remarquable avec des films singuliers, proche du sans-faute dans son parcours. Une vie cachée de Terrence Malick, parce qu’il est sans hésitation un auteur absolument essentiel, que nous avions été conquis par ses derniers films et que l’on parle quand même d’un retour au narratif pour le cinéaste qui allait, depuis sa Palme d’or, autre part. Bien sûr, et comme tout le monde, Once upon a time… in Hollywood de Quentin Tarantino, pour son réalisateur, pour son casting, mais surtout pour son sujet qui nous passionne et auquel nous avions consacré un article, « Sharon Tate ou la mort du Nouvel Hollywood ». Et enfin, une cerise sur un gâteau inespéré, Mektoub, My Love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche, la suite tant attendue du premier opus qui était l’un des meilleurs films de l’an dernier, rien que ça.

L’an dernier, la sélection d’Un certain regard avait mis la barre assez haute, alors nous nous préparons pour la même chose pour cette année. Déjà, quelques noms sont déjà connus des festivaliers, comme Christophe Honoré ou Bruno Dumont, en compétition il n’y a pas si longtemps, et dans une certaine mesure, Albert SerraZabou Breitman, Monia Chokri ou Lorenzo Mattotti. Huit films sont en lice pour la caméra d’or, qui récompense les premiers films, et pour les autres, ce sont surtout des deuxièmes ou troisièmes films. Il faut dire que les mystères de cette sélection se dévoilent souvent dans l’instant du Festival, quelques jours avant les premières projections, ou même parfois juste après. Retenons quand même quelques films, à l’instinct, et ce sera presque à la dernière minute que l’on entrera dans la salle pour découvrir peut-être le meilleur film du séjour. En tout cas, hormis les noms cités plus tôt, nous n’attendons qu’une seule chose : être surpris.

Pour le reste, des noms aussi importants que surprenants se partagent l’affiche entre les séances spéciales, bien sexy cette année, les hors compétitions, les séances de minuit et le film de clô… La Dernière Séance. Sexy est le mot pour les séances spéciales, projections plus confidentielles et moins éclairées par les lumières du Grand Théâtre Lumière, avec les nouveaux films d’Alain Cavalier, Abel Ferrara ou encore Werner Herzog, des cinéastes qui explorent maintenant d’autres territoires du cinématographe, même accompagné par Gael García Bernal. Pour les hors compétitions, l’événement est bien sûr la présence du légendaire Elton John pour le biopic qui lui sera consacré, Rocketman de Dexter Fletcher, l’autre réalisateur de Bohemian Rhapsody, tandis que trois films français complètent l’affiche, dont deux nouveaux prototypes Le Grand Bainesque, avec Hors normes des tauliers Eric Toledano et Olivier Nakache et La Belle Époque de Nicolas Bedos, qui intrigue quand même moins que le film de Gilles Lellouche, mais qui se laissera tenter quand même.

Puis, il y a des projets moins excitants, comme Les Plus Belles Années d’une vie qui nous paraît un peu triste, comme les derniers films de Claude Lelouch d’ailleurs, même si on n’échappe pas au charme de la première bande-annonce. Nous n’échappons pas non plus au traditionnel biopic que l’on ne verra pas à Cannes, mais à sa sortie en salle, avec Diego Maradona de Asif Kapadia, l’auteur de l’excellent Amy présenté en 2015. Curieusement, Too Old to Die Young, la nouvelle série de Nicolas Winding Refn, aurait pu être un événement excitant du Festival s’ils n’avaient pas décidés de diffuser les troisième et quatrième épisodes de la première saison, alors que celle-ci n’est diffusée qu’en juin. L’excitation vient alors de l’ultime surprise de la sélection, la présence in-extremis de Gaspar Noé en séance de minuit, à sa place finalement, pour un moyen-métrage énigmatique, Lux Aeterna avec Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, dont on ne sait pas grand chose pour l’instant.

Enfin, le jury, lui, doit être en parfait équilibre avec la sélection. Quand celle-ci n’est pas très glamour, on appelle de la grosse star. Quand celle-ci l’est suffisamment, on appelle des auteurs dont les visages paraissent moins célèbres sur un photocall du Met Gala. Enki BilalRobin CampilloYórgos LánthimosMaimouna N’DiayePaweł PawlikowskiKelly ReichardtAlice Rohrwacher et Alejandro González Iñárritu, dont le minois est déjà plus reconnu que les autres depuis Birdman, porteront avec eux l’image d’un cinéma, et d’un art, exigeant, mais surtout vivant, vibrant et important. La seule à être véritablement bankable est Elle Fanning, qui semble très jeune pour être entourée de ces cadors du cinéma international, même si l’on imagine que sa déjà longue carrière a déjà construit chez elle un regard et une voix.

Les nouvelles utopies

Continuons, alors que l’article paraît déjà trop riche, avec les sélections parallèles, à savoir la Quinzaine des Réalisateurs et la Semaine de la Critique. Depuis quelques années déjà, les sélections parallèles ne sont plus les restes de la sélection officielle, mais bien une nouvelle terre à conquérir pour des cinéastes plus expérimentés. N’oublions pas non plus l’ACID, mais face à un manque de connaissances des films et des cinéastes invités, nous n’allons pas la commenter. Cependant, il est clair que la marginalité de cette manifestation doit s’estomper, en étant par exemple enfin éligible à la Caméra d’or, surtout qu’elle a été à l’origine de quelques cinéastes aujourd’hui en compétition, comme Justine Triet cette année.

Pour sa première fois à la tête de la Quinzaine des Réalisateurs, Paolo Moretti a mit la barre très haute. Des noms prestigieux attirent tout de suite l’œil, dès la très belle ouverture avec Le Daim de Quentin Dupieux, accompagné de notre Jean Dujardin national, mais aussi avec des auteurs reconnus comme Lav Diaz, Takashi Miike, Bertrand Bonello, Robert Rodriguez, Luca Guadagnino et d’une certaine manière, Robert Eggers, Rebecca Zlotowski et Benoît Forgeard. Pourtant, la promesse de mettre en avant des auteurs qui découvrent Cannes, au sens propre comme au figuré, semble encore plus radicale cette année. La sélection poursuit alors le formidable travail d’Édouard Waintrop, avec beaucoup de deuxièmes ou troisièmes films. Des cinéastes encore inconnus, mais dont la promesse est de compter sur eux pour la prochaine décennie.

Tel est, d’ailleurs, le rôle de ces sélections, qui ne sont pas aussi dépendantes des paillettes, des strass et des photocalls. Il s’agit surtout de chercher des nouveaux talents ou de mettre en avant des réalisateurs plus célèbres qui proposent des œuvres plus radicales et qui s’écartent un peu de leurs routes. Red 11 est un parfait exemple, puisqu’il s’agit d’accompagner Robert Rodriguez dans un nouveau film guérilla fait avec les moyens du bord, alors qu’il sort de l’énorme blockbuster Alita: Battle Angel produit par James Cameron, ou même Bertrand Bonello, qui est autre part depuis Saint Laurent, avec Nocturama et Zombie Child cette année. Pour les autres, que l’on découvre ou non, il règne une certaine tendresse et peut-être un peu moins de pression aussi.

De la tendresse, il y en a aussi pour la Semaine de la Critique, même si les films seront comme d’habitude à rebours. Ce fut le cas, par exemple, de Shéhérazade, plus ou moins discret l’an dernier et qui repart quelques mois plus tard avec des tas de Césars sous les bras, ou de Grave, qui a connu un vrai buzz à Toronto avant d’être soutenu par des cinéastes prestigieux comme Edgar Wright ou M. Night Shyamalan. D’ailleurs, plusieurs succès français récents, critiques ou publics, ont été découvert à l’Espace Miramar. Mettons quand même la France à l’honneur, avec J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin et Tu mérites un amour d’Hafsia Herzi, l’actrice fétiche d’Abdellatif Kechiche. N’oublions pas, non plus, Vivarium de Lorcan Finnegan, avec le rare Jesse Eisenberg. Enfin, ne comptons pas trop sur nos attentes, comptons surtout sur la surprise.

Bilan avant l’Apocalypse

Tous ces noms, tous ces films, que l’on reconnaît ou non, rassurent d’une certaine manière. Le cinéma mondial est encore et toujours vivant. Les alternatives d’un cinéma américain écrasant et cynique existent et intéressent. Des nouveaux regards venant d’autres horizons s’élèvent et voilà aussi l’enjeu de cette nouvelle décennie, écouter ces nouvelles voix autrefois tenues à l’écart. Faut-il encore le rappeler, et ça paraît peut-être dérisoire, mais ce 72e Festival de Cannes est le dernier de sa décennie. Il doit répondre aux problématiques du futur, en faisant un bilan du passé. Alors que le monde se divise, qu’en est-il du côté de demain ? Qu’en est-il aussi de ces questions précédemment posées ?

Sur le papier, impossible de savoir, bien sûr. Alors, c’est ce que nous allons essayer de comprendre, de voir et d’entendre tout au long de ce Festival qui termine d’une façon assez glorieuse ces neuf dernières années charnières de l’Histoire du Cinéma. Les diverses sélections présentent un joli panorama du paysage cinématographique mondial et fait vibrer n’importe quel cinéphile, mais il ne s’agit pas que de ça. Il s’agit aussi de rendre compte du nouveau rôle de cette manifestation, car c’est évident qu’elle n’est plus tout à fait à la même place.

Maintenant, l’heure est aux films et aux artistes, à l’image et à la parole. Le programme est excitant et nous sommes prêt, même si nous n’allons pas connaître toutes les réponses, à affronter ce nouveau monde où le futur n’est plus synonyme de voitures volantes, mais bel et bien d’Apocalypse. Bon Festival de Cannes à tous.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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