La projection à Venise de Charlie Says et la prochaine sortie de Once Upon a Time in Hollywood, le nouveau film tant attendu de Quentin Tarantino, soit deux films ayant pour sujet les massacres de la Famille Manson, nous ont donnés envie de revenir sur l’assassinat de Sharon Tate ou comment Charles Manson a tué le Nouvel Hollywood. 

Le 9 août 1969, l’Amérique est sous le choc. Charles « Tex » WatsonPatricia Krenwinkel et Susan Atkins, trois adeptes de la secte de Charles Manson, ont sauvagement assassiné Steve Parent, Jay SebringWojciech Frykowski, Abigail Folger et l’actrice Sharon Tate. La scène se déroule à Los Angeles, dans la maison de Roman PolanskiSharon Tate, sa femme, était enceinte de huit mois. Eux visaient Terry Melcher, producteur de musique qui n’habitait plus ici. Ce tragique incident sonnera le début de la fin d’une certaine idéologie américaine et marquera à jamais Hollywood, alors en pleine évolution.

Susan Atkins, Patricia Krenwinkel et Leslie Van Houten en 1971, pendant leur procès pour les meurtres de Sharon Tate et des époux LaBianca, une autre famille victime de la Famille le 10 août 1969.

Pendant que Charles Manson endoctrinait des filles dans une secte qui se voulait prophétique, collectait des armes en organisant des orgies pour les bikers du coin et préparait une guerre civile entre les Noirs et les Blancs, l’Amérique vivait sa révolution culturelle. Peter Biskind, dans Le Nouvel Hollywood, raconte l’évolution d’une génération libérée de la Guerre Froide, avec l’arrivée « du mouvement des droits civiques, des Beatles, de la pilule, du Viêt Nam et de la drogue […] Le Flower Power s’embrasait, les Hells Angels chevauchaient leurs bécanes sur Sunset Boulevard et les filles dansaient seins nus dans la rue sur la musique des Doors ». Pendant ce temps, des jeunes cinéastes prennent le contrôle de ces studios d’Hollywood en perdition, alors incapables de faire des films adaptés à l’époque et où le benjamin de la hiérarchie avait une soixantaine d’années.

« On est en pleine guerre du Viêt Nam, ce film ne peut pas être immaculé, aseptisé. Fini le simple bang bang. Ça va saigner. » soutenait Arthur Penn avant de réaliser Bonnie & Clyde en 1967. Le film fut le premier à mettre, dans un même plan, le tir d’un pistolet et sa victime. Au même moment, Le Lauréat de Mike Nichols réunissait des acteurs inconnus autour d’un sujet sexuellement scabreux. Les deux films surprirent toute l’industrie par leurs immenses succès commerciaux et populaires. Le Nouvel Hollwyood était né. La politique de ce mouvement était la même qu’en France, c’est-à-dire une liberté totale pour les artistes et la reconnaissance du réalisateur comme l’auteur du film. Pour John Milius, grand scénariste du mouvement, ils étaient « en train de devenir les nouveaux Godard et Kurosawa ».

Ces films incarnaient parfaitement l’époque et, enfin, la jeunesse se sentait représentée par l’art populaire, que ce soit celui du cinéma ou de la musique. L’utopie qui régnait alors connaîtra son apogée avec le légendaire festival de musique Woodstock, véritable symbole d’un mouvement qui prône le bonheur, la liberté et, plus que tout, la paix. Paradoxalement, cet événement a eu lieu quelques jours après le massacre par la Famille Manson, du 15 au 18 août 1969. « À peine (l’esprit des années 60) triomphait-il que sa décadence était en marche » pour Peter Biskind. Des nouvelles drogues arrivaient alors sur le marché et on mélangeait déjà l’acide et le speed pour faire du STP, qui entraînait dans des délires paranoïaques. La cocaïne remplaçait doucement le cannabis et l’héroïne commençait à être une alternative au LSD. Le rêve se transformait lentement en cauchemar. Charles Manson n’apparaissait plus que comme le produit d’une époque où l’on embarquait des jeunes hommes dans une guerre meurtrière qui n’avait aucun sens.

Cette étrange sensation douce-amère, Dennis Hopper la décrit parfaitement dans son film prophétique, Easy Rider. Alors que son personnage, à la fin du film, est heureux de dire « We did it ! » (« On a réussi ! »), Peter Fonda lui répond alors sèchement « We blew it… » (« On a tout foutu en l’air… »). L’un incarne l’insouciance et l’autre la lucidité de cette époque en pleine transition, qui alterne entre l’horrible et le magnifique. Nous sommes en juillet 1969, soit un mois avant le massacre. Personne ne pouvait anticiper ce qui allait se passer, même si Joan Didion se « souvient d’une chose : personne n’a été surpris ». Pour Simon Liberati, qui avait neuf ans au moment des faits, « la Famille Manson est entrée avec fracas dans (son) imaginaire ». Il n’allait pas être le seul dans ce cas.

Ces meurtres sanglants traumatiseront Hollywood. Buck Henry, scénariste pour Mike Nichols, raconte que « les seins étaient dans la corbeille à pain, la bite dans la boîte à gants […] Ce fut un événement déterminant, en tout cas. Chacun a été affecté dans son travail, dans ses relations avec les autres ». Aux yeux du monde, qui découvrait le visage de Charles Manson dans le Life Magazine, les hippies étaient devenus encore pires que des jeunes drogués, ils étaient maintenant des meurtriers. Plus personne ne se sentait en sécurité à Los Angeles et Peter Biskind rapporte que l’on entendant, ici et là, « ça aurait pu être moi ». La paranoïa ambiante est accentuée par l’omniprésence de la cocaïne, qui s’était imposée comme la drogue phare de la nouvelle décennie.

Sans utopie, il n’y avait plus de Nouvel Hollywood possible. Le mouvement prit cinq ans avant de s’éteindre lentement. Après Easy Rider, il y a eu M*A*S*H, La Dernière Séance, Cinq pièces faciles, French Connection, John McCabe ou, bien sûr, Le Parrain. Pour Peter Bogdanovich, « Les Dents de la mer a signé l’arrêt de mort des films artistiques, à petits budgets. Ils ont simplement oublié comment on les faisait. Cela ne les a d’ailleurs plus intéressés ». Nous sommes alors en 1975 et les Américains se retirent de la guerre au Viêt Nam. Charles « Tex » WatsonPatricia Krenwinkel, Susan Atkins et Charles Manson seront tous condamnés à mort. Deux ans plus tard, en 1977, La Guerre des étoiles sortira au cinéma et incarnera, pour Paul Schrader, le film qui « a bouffé l’âme et le cœur d’Hollywood. ». Le Nouvel Hollywood était mort.

Bien sûr, il y eut encore des films et des cinéastes, mais en tuant l’idéologie hippie, Charles Manson avait aussi détruit l’idée d’un certain cinéma américain et les studios avaient repris le contrôle de la situation. Après 1975, les cinéastes emblématiques du mouvement tombèrent tous dans des problèmes de drogues et/ou eurent une vie privée désastreuses. Dennis Hopper, par exemple, devient infréquentable et dangereux après l’échec commercial de The Last Movie. Francis Ford Coppola, après une belle année 1974 couronnée du succès du deuxième Le Parrain et d’une Palme d’or pour Conversation secrète, s’enferme dans la production et le tournage infernal d’Apocalypse Now en y investissant toute sa fortune personnelle. Martin Scorsese, après le succès de Taxi Driver, s’enferme dans la dépression, les médicaments et la cocaïne sur le tournage de New York, New York. Etc., etc.

Après 1980, les autres réalisateurs comme Peter Bogdanovich, Paul SchraderBob Rafelson ou encore Arthur Penn se brûlèrent tous les ailes et beaucoup de leurs collègues cinéastes, acteurs ou scénaristes de l’époque disparurent complètement de la circulation. Le dernier coup de grâce fut porté par La Porte du Paradis de Michael Cimino. Le film est une catastrophe financière, si bien qu’United Artists fait faillite. Le studio lui avait offert le contrôle absolu de son œuvre et le budget avait été gravement dépassé. Le film, qui devait coûter 7 millions de dollars, en coûtera 44 millions et n’en rapportera que 3. Avec ce film, Martin Scorsese a « compris que quelque chose était mort ».

Avec sa croix inscrite au couteau sur son front, Charles Manson a été le symbole d’une décennie où le pire côtoyait quotidiennement le meilleur. En adaptant le style et le mode de vie d’une utopie hippie qui voulait se débarrasser de toute considération matérielle, il semblait être le « We did it ! » du début du Nouvel Hollywood. Seulement, avec ses activités de proxénète, son rapprochement avec l’idéologie Nazi et ses envies de guerre raciale, il incarnait en réalité le pire de ce que la société américaine produisait, c’est-à-dire le « We blew it… » que les figures déchues de ce mouvement cinématographique répètent encore sans cesse. Alors, en cette nuit d’août 1969, les cinéastes du Nouvel Hollywood ne le savent pas encore, mais le massacre qui se produit ne sera que le début de leur lente agonie et bientôt, eux aussi vont tout foutre en l’air.

Charles Manson, en 1988, s’amusant avec un photographe dans la prison de San Quentin.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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