BlacKkKlansman

En 1978, Ron Stallworth, policier afro-américain, infiltre une branche locale du Ku Klux Klan en se faisant passer pour un suprémaciste blanc à l’aide de son collègue blanc et juif Flip Zimmerman.

Réalisation de Spike Lee

Avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace

Durée : 2h08

Sortie en salles obscures : 22 août 2018

Le soir de la projection, le petit monde du Festival de Cannes ne parlait que de ça. Que ce soit dans les petits bistrots prolétaires aux alentours de la Croisette ou dans les soirées huppées des hauteurs cannoises, les dernières minutes de BlacKkKlansman étaient dans toutes les discussions. Cinq petites minutes auront suffi pour entendre partout « Ça y est, il est enfin de retour ! », comme si Spike Lee avait totalement disparu. Pourtant, il suffit d’un petit coup d’œil à sa filmographie pour voir qu’il n’était pas très loin, même s’il enchaînait les mauvaises décisions avec les mauvais films. Peu importe, il aurait suffi d’un simple passage sur le tapis rouge pour signer un comeback qui se faisait attendre.

En 1989, Spike Lee réalisait un film majeur de l’histoire du cinéma américain : Do The Right Thing. Une plongée dans la journée la plus chaude d’un quartier de Brooklyn, où vivent les communautés blanches, noires, italiennes et asiatiques. En 1989, il n’y avait (presque) que lui pour montrer au monde les tensions raciales et les difficultés d’être noir aux États-Unis. Il n’y avait que lui pour montrer les difficultés d’un couple mixte, avec Jungle Fever en 1991. Il n’y avait que lui pour montrer la liberté sexuelle d’une afro-américaine, avec Nola Darling n’en fait qu’à sa tête en 1986. C’était avant la liberté narrative et graphique d’un Quentin Tarantino, avant l’indépendance économique et artistique d’un Steven Soderbergh, avant la révolution numérique et bien avant le mouvement #BlackLivesMatter.

Depuis quelques mois, il est – à juste titre – commun de dire que la parole se libère. La libération de la parole des minorités et des oppressés est la suite logique de la libération numérique de l’image. Le pouvoir est dans les mains du peuple, puisqu’il ne suffit plus que d’un smartphone pour dénoncer les violences policières, les inégalités sociales ou encore les tensions raciales, thèmes majeurs du cinéma de Spike Lee depuis ses premiers courts-métrages. Depuis, il y eut une nouvelle génération de cinéaste réinventant les codes d’un certain cinéma militant, comme ceux de la satire du Get Out de Jordan Peele, du romantisme du Moonlight de Barry Jenkins ou encore de la représentation du Black Panther de Ryan Coogler. Spike Lee n’était alors plus qu’une figure tant son cinéma n’avait plus la même force politique. Alors pourquoi dit-on que BlacKkKlansman est son grand retour au cinéma ?

Le cinéaste concluait Do The Right Thing avec ces deux citations :

« Violence as a way of achieving racial justice is both impractical and immoral. It is impractical because it is a descending spiral ending in destruction for all. The old law of an eye for an eye leaves everybody blind. It is immoral because it seeks to humiliate the opponent rather than win his understanding; it seeks to annihilate rather than to convert. Violence is immoral because it thrives on hatred rather than love. It destroys a community and makes brotherhood impossible. It leaves society in monologue rather than dialogue. Violence ends by defeating itself. It creates bitterness in the survivors and brutality in the destroyers. » Martin Luther King Jr.

Traduction : La violence comme moyen de parvenir à une justice raciale est à la fois impossible et immorale. Impossible parce que c’est une spirale infernale qui terminera par tous nous détruire. Ce vieux diction « oeil pour oeil, dent pour dent » nous aveugle. Immorale parce qu’elle cherche à humilier l’adversaire plutôt que qu’il comprenne, elle cherche à annihiler plutôt qu’à convertir. La violence est immorale parce qu’elle prospère sur la haine plutôt que sur l’amour. Elle détruit une communauté et rend la fraternité impossible. Elle laisse la société dans un monologue plutôt que dans un dialogue. La violence revient à faire justice soi-même. Elle crée de l’amertume chez les survivants et de la brutalités chez les destructeurs.

« I think there are plenty of good people in America, but there are also plenty of bad people in America and the bad ones are the ones who seem to have all the power and be in these positions to block things that you and I need. Because this is the situation, you and I have to preserve the right to do what is necessary to bring an end to that situation, and it doesn’t mean that I advocate violence, but at the same time I am not against using violence in self-defense. I don’t even call it violence when it’s self-defense, I call it intelligence. » Malcolm X

Traduction : Je pense qu’il y a beaucoup de bonnes personnes aux États-Unis, mais il y a aussi beaucoup de mauvaises personnes et ce sont eux qui semblent avoir le pouvoir d’empêcher l’accès aux choses dont vous et moi avons besoin. Parce que c’est une situation où vous et moi devons préserver le droit de faire ce qu’il est nécessaire pour en finir avec celle-ci et ça ne veut pas dire que je recommande la violence, mais en même temps, je ne suis pas contre l’usage de la violence en cas de légitime défense. Je ne l’appelle même pas violence quand elle est légitime, je l’appelle intelligence. 

La plus grande obsession du cinéma de Spike Lee est la violence. Celle qu’on voit, celle qu’on ne voit pas, celle qu’on imagine et celle qu’on n’imagine pas. Aujourd’hui, donc, cette violence est visible, partout, pour tous, par tous, dans le monde entier. Que reste-t-il alors pour un cinéaste comme lui ? Après avoir été le fer de lance de la lutte, comment suivre ceux qui ont repris les armes ?

Qu’y a t-il avant ces fameuses dernières minutes ? Déjà, BlacKkKlansman s’assume ouvertement comme un film contre Donald Trump, « ce fils de pute (qui) n’a pas dénoncé le putain de Ku Klux Klan, l’Alt-right et ces fils de putes de nazis ». Il s’amuse alors à enchaîner les ressemblances évidentes entre les discours dangereux du président américain et ceux des rednecks idiots du Ku Klux Klan. Il ne cherche pas à dépasser la situation de base, qui est celle d’un policier noir qui infiltre une organisation suprémaciste, mais jouit de cette évidence pour nous offrir un joyeux spectacle satirique avec un certain savoir-faire. Pourtant, l’âge d’or de Spike Lee semble quand même très loin de nous avec ce film, n’allant jamais dans les audaces visuelles chères à son cinéma. Jusqu’à la fin.

Avant ces fameuses cinq dernières minutes, il y a un plan. Un simple plan. Le fameux Dolly Shot, célèbre signature de la marque du cinéaste. Comme s’il nous avait sciemment offert un spectacle joyeux, une happy-end où les méchants meurent et les gentils gagnent parce que ce n’est qu’une fiction. La vraie vie, c’est ça. Pendant cinq minutes, nous assistons à un montage des images filmées par des manifestants lors de la fameuse marche de Charlottesville, où l’extrême-droite américaine, les néo-nazis et les membres du Ku Klux Klan avaient fièrement affiché leurs valeurs ignobles et leur haine. Pendant cinq minutes, Spike Lee laisse la parole aux autres.

Depuis 1978, le discours est toujours le même et la lutte continue. Alors même si BlacKkKlansman n’est pas un exemple de finesse d’écriture et d’exécution, la lutte continue et le combat n’est pas terminé. Comme si Spike Lee avait déjà tout dit en 1989 avec Do The Right Thing et une fameuse scène où Radio Raheem, symbole de l’injustice dans le film, explique la signification de ses deux bagues. Main droite : AMOUR. Main gauche : HAINE.  It’s a tale of good and evil.

 

Nous vous conseillons absolument le livre de Karim Madani sur Spike Lee, qui est fabuleux. 

Écrite à Cannes le 16/05/2018

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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