It Must Be Heaven

Elia Suleiman fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, à Paris puis à New York. Seulement, son pays d’origine continue de le suivre.

Réalisation de Elia Suleiman

Avec Elia Suleiman, Gael García Bernal, Nancy Grant

Durée : 1h37

Sortie en salles obscures : 4 décembre 2019

Avec quatre films en vingt-trois ans, Elia Suleiman est un cinéaste rare qui donne de ses nouvelles avec des courts-métrages et qu’on aimerait voir plus souvent. Après être revenu dans une Palestine qu’il ne reconnait plus dans Chronique d’une disparition (1996), d’avoir aimé au temps des absurdes check-points dans Intervention divine (2002) et d’avoir parlé de son enfance dans Le Temps qu’il reste (2009), Elia Suleiman explore maintenant le sens du foyer dans le monde moderne. Alors qu’il quitte son pays, il se rend compte qu’il n’est finalement jamais plus Palestinien qu’ailleurs. Seulement, s’il ne se sent plus vraiment chez lui en Palestine, où se sent-il à la maison ? Comment réagir quand la seule phrase qu’il prononce dans le film, dire sa nationalité à un chauffeur de taxi, provoque une telle réaction au point qu’il lui offre sa course, prétextant qu’il n’en avait jamais vu avant, appelant même ses amis au téléphone comme s’il venait de voir un extra-terrestre ?

E.S, le nom de son personnage, n’est pas seulement palestinien, c’est un artiste palestinien. Et cette question est centrale dans ce nouveau monde qu’il décrit, alors qu’il l’évoquait très peu dans ces précédents films, sinon dans le court-métrage Irtebak (2006) ou pour décrire son métier auprès de sa famille ou de ses voisins. Dans It Must Be Heaven, quand Gael García Bernal présente E.S à Nancy Grant, il précise tout de suite que s’il va faire un film sur le Moyen-Orient, ce sera une comédie. Et quand il propose des idées pour un nouveau film, alors que sa réputation n’est plus à faire, on lui dit que ce n’est pas assez palestinien. Comme si sa propre identité lui échappait, comme si son propre pays devait être décrit d’un point de vue tragique. Est-ce finalement parce que ce monde occidental est devenu le miroir du pays qu’il filmait dans ses trois premiers films ?

L’omniprésence de la police et l’indifférence de la population à ce propos, c’est ce que voit E.S dès qu’il sort dans les rues de Paris ou de New York. Une autorité absurde absolue, qui contrôle en long, en large et en travers une terrasse de café pour s’assurer que celle-ci respecte les lois en vigueur. Qui poursuit un vendeur de fleur à la sauvette avec des mono-roues électrique ou slalome dans les rues en rollers. Qui surveille les rues en hélicoptère ou expulse à plusieurs un sans-abri hors d’un arrêt de métro. Des scènes qu’on voyait dans son cinéma en Palestine, comme dans Le temps qu’il reste, avec ce char qui suivait ses mouvements quand il sortait de sa maison ou ces militaires qui exigeaient l’arrêt d’une fête pour respect du couvre-feu, mais qui ne pouvaient s’empêcher de secouer la tête au rythme de la musique.

Acteur principal de ses films, Elia Suleiman se permettait toujours des digressions, avec des longues scènes où il n’apparaissait pas, où se jouait un élément central du récit. Pourtant, dans It Must Be Heaven, le personnage d’E.S ne quitte jamais l’écran. En plus d’approfondir cet humour qui fait la saveur de cette fascinante filmographie, avec ce travail sur le silence, le temps et la répétition, il accentue ici son humour de réaction. Il se passe quelque chose d’étrange et il n’y a qu’E.S pour réagir. Souvent, sa réaction est en décalage, puis qu’il ne parle pas ou ne réagit presque pas, comme pouvait le faire Buster Keaton. Comme s’il pensait être invisible, mais qu’il s’étonnait à chaque fois d’être là. Comme s’il s’étonnait d’exister. Voilà ce qui obsède Elia Suleiman, cette sensation d’avoir été dépossédé de sa propre identité, de sa propre terre et, finalement, de sa propre vie. Être chez soi, encore plus, se sentir chez soi, voilà ce qui doit être le paradis.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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