Le Musée des Merveilles

En 1927, une petite fille, Rose, fuit de chez elle pour rencontrer une actrice qui la fascine. 50 ans plus tard, en 1977, Ben quitte New York après la mort de sa mère pour trouver son père qu’il n’a jamais connu.

Réalisation de Todd Haynes

Avec Oakes Fegley, Julianne Moore, Michelle Williams, Millicent Simmonds, Jaden Michael

Durée : 1h57

Sortie en salles obscures : 15 novembre 2017

Carol semblait appartenir à ses films semblables à des chuchotements. Toute la tension sensuelle et amoureuse était contenue dans les petits gestes, les longs regards, les douloureux non-dits, les sincères sourires et les intimes sensations. La figure imposante et terriblement élégante de Cate Blanchett face la mine timide et délicate de Rooney Mara, à une époque où la neige était encore douce. Quand Agnès Varda parle de Persona d’Ingmar Bergman, elle dit que ce n’est plus du cinéma, mais un petit froissement d’âme. Carol était de ceux-là.

Pourtant, avec Le Musée des Merveilles, le chuchotement devient un hurlement inaudible où la lourdeur de l’exécution remplace la douceur des promesses du récit. Excepté toutes les scènes où Julianne Moore apparaît comme sourde et muette, les sabots énormes et bruyants du film, comme l’utilisation atroce de Space Oddity de David Bowie qu’une chorale d’enfant détruit pendant le générique de fin, empêche le souffle romanesque de devenir une tornade, apparaissant trop souvent comme un courant d’air insupportable.

Avec du recul, nous sommes incapables de mettre la faute sur quelqu’un ou quelque chose. Ce n’est pas la faute des acteurs, car nous pardonnons facilement un mauvais Oakes Fegley pour une sensible Millicent Simmonds ; ce n’est pas la faute du montage, ni de la direction artistique, ni du scénario, ni même de la mise en scène. Le problème est l’ensemble. Ce serait, par exemple, un mensonge de dire que la musique de Carter Burwell ne fonctionne pas, puisqu’elle tourne à fond dans nos playlists Deezer. Seulement, en sortant de la salle, il ne nous restait rien de cette composition originale. Voilà le cruel défaut de ce film : séparément, tout fonctionne, mais dès qu’il s’agit de collage, de confronter les éléments entre eux, tout devient faux, creux et antipathique.

Le Musée des Merveilles n’est pas un mauvais film, mais simplement une décevante promesse. Et il s’agit là d’une situation frustrante, puisque nous avions lu tellement d’éloges à son sujet qu’en sortant de la projection, nous avions eu la curieuse sensation de ne pas avoir compris, ou pire encore, d’être devenu des amers au cœur de pierre. Enfin, ainsi va la vie, peut-être allons-nous le revoir dans dix ans, conquis et honteux de ne pas avoir saisi la première fois, ou peut-être cette critique est notre dernier mot à ce sujet… Peu importe, car une chose est sûre : nous attendons le prochain film de Todd Haynes avec impatience.

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Malgré notre curieuse déception, nous avons eu l’occasion de rencontrer Todd Haynes pour une table ronde à Paris :  

Vous n’êtes plus le scénariste de vos films depuis I’m Not There (2007), avez-vous changé quelque chose dans votre méthode de travail ? 

Non, je n’ai pas changé grand-chose dans ma manière de faire des films, parce qu’il arrive toujours un moment où je retravaille le scénario avec le scénariste en question (Brian Selznick pour ce film, ndlr). Quand tu réalises un film, tu passes par tellement de phases que le script change continuellement de forme. Tu écris un scénario, puis tu fais un casting, tu tournes le film et les images que tu reçois chaque jour sont toujours différentes de ce que tu avais en tête à la base. Il n’y a aucun moyen de contrôler ça et c’est tant mieux parce qu’il faut laisser les choses se faire. Peu importe ta préparation, il y aura toujours des accidents et des imprévus sur un tournage. Donc tu as souvent besoin de détruire le scénario, et ça peut être un processus brutal, pour prendre chaque étape comme une nouvelle manière de s’exprimer. Surtout au montage, parce que Le Musée des Merveilles se base principalement sur le montage, sur le rythme entre les deux histoires et comment elles agissent l’une avec l’autre. Ce sont des éléments que nous ne maîtrisions pas avant d’avoir les images et ne nous pouvions pas construire ces images avant d’avoir la musique, donc tout ce processus mène à laisser tomber le script au bout d’un moment. La seule différence est que j’avais plus de facilité à me débarrasser de mon propre script parce que j’étais genre : « argh, c’est quoi ce truc ? » (rires).

20 ans après Velvet Goldmine et 2 ans après Carol, vous revenez à la compétition officielle du Festival de Cannes. Comment analysez-vous l’évolution du festival ?

C’est une sorte de carnaval. Il y a toujours eu cet aspect-là. La première fois que je suis venu, c’était pour Safe en 1995, à la Quinzaine des Réalisateurs. J’avais beaucoup travaillé pour ce film puisque j’enchaînais les interviews. Des journalistes installaient une caméra en face de moi, ils me posaient des questions et pendant ce temps-là, d’autres journalistes installaient une caméra quelques centimètres plus loin. Il suffisait que je tourne légèrement ma chaise pour me retrouver face à la nouvelle caméra et ainsi de suite. Quand je suis venu pour Velvet Goldmine en 1998, mon premier film en compétition, nous sortions d’un tournage très fatigant. Le film évoque une décennie de fête et de musique, donc je voulais que notre passage soit fun et festif. Et c’est ce que nous avons fait, puisque nous avons fait l’une des plus grandes soirées d’après-film : la plus décadente, la plus sauvage de toute l’histoire du Festival de Cannes. Bryan Ferry est venu, Brian Eno est venu, Elton John est venu… c’était comme la prolongation naturelle du film.De toute façon, je pense que c’est la meilleure chose à faire pour affronter ce moment : tu dois accepter les artifices, la folie et la superficialité du festival pour prendre autant de plaisir que possible. C’était la même envie pour Carol, il y a deux ans. Cette année, toutes les personnes qui ont fait Le Musée des Merveilles avec moi sont venues en payant eux-mêmes leurs billets et nous avons passé un super moment. Les enfants ont enflammé le dancefloor, il y avait les serveurs qui chantaient et dansaient avec eux… L’important est l’énergie que tu apportes au moment.

Merci à Zvi David Fajol de Mensch Agency pour la table ronde.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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