Les Misérables

Stéphane quitte Cherbourg pour Montfermeil. Il intègre alors la Brigade anti-criminalité où il va faire équipe avec Chris et Gwada. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier, jusqu’au débordement.  

Réalisation de Ladj Ly

Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djibril Zonga, Jeanne Balibar, Marine Sainsily

Durée : 1h42

Sortie en salles obscures : 20 novembre 2019

Le danger de notre époque, en tout cas dans l’art, est de ne pas faire la différence entre le moderne et contemporain. Les réseaux sociaux nous poussent à être modernes, c’est-à-dire dans un immédiat où les actions et les réactions, donc les tendances, se datent précisément. Seulement, quand on écrit une chanson où l’on parle explicitement de « 2018 », celle-ci n’a plus tout à fait la même valeur en 2019. Le contemporain, alors, est plus rare et plus précieux, puisqu’il définit en réalité une époque. Ce sont ces œuvres-là, ceux qui saisissent l’esprit d’un temps, qui restent dans les inconsciences collectives. La Haine de Matthieu Kassovitz, qui n’est pas un exemple anodin, avait été jugé anachronique et pourtant, c’est ce film qui marquera son époque. De même pour La Maman et La Putain de Jean Eustache ou La Chinoise de Jean-Luc Godard.

Les Misérables de Ladj Ly est de ceux-là. De ceux qui marqueront sans doute son époque. Parce qu’il cristallise les joies, mais surtout les angoisses d’une génération. Même quand le film commence par la victoire de la France à la dernière Coupe du Monde, il ne s’agit pas de l’installer dans une période précise, mais d’établir un état d’esprit pour le reste du long-métrage. On pourrait dire le retour de l’hypocrisie Black – Blanc – Beur, ou comme le dit Jeanne Balibar, ce moment où toute la France s’aimait sur un petit nuage qui effaçait les problèmes et les tensions qui grandissaient pourtant. Parce que c’était avant les gilets jaunes. La banlieue, d’après le réalisateur, est gilet jaune depuis vingt ans. Parce qu’ils partagent la même opinion politique ? Non. Parce qu’ils essaient d’exprimer un mal-être, qu’on ne les écoute pas, qu’on transforme leurs revendications, qu’on les décrédibilise et qu’on essaye d’éteindre leurs colères avec des flash-balls.

Le film s’ouvre sur les Champs-Elysées, les rues blindées et les cafés qui débordent. Sur la joie, la fête et les drapeaux français qui s’agitent. Puis Ladj Ly prend la moitié du film pour nous enfermer progressivement dans le labyrinthe que constituent les tours et les rues de Montfermeil. Il nous présente les us et coutumes de ce qu’il filme comme un village, avec ses personnages emblématiques, ses trafics tolérés, ses combines, sa jeunesse et sa vieillesse… Il s’amuse de cette vie qui s’organise dans un monde marginalisé, avec des scènes souvent drôles et rassurantes. Jusqu’au débordement, ce qu’on appellerait un cri d’alarme, mais qui semble être la limite d’un système. Voici peut-être le terrible constat avec les comparaisons entre La Haine et Les Misérables : rien n’a changé. Les tensions s’organisent et se tolèrent jusqu’à ce que la ligne soit franchie et qu’il ne soit plus possible de contenir la colère.

Le tour de force du film est de ne jamais être dans le jugement ou la parole accomplie. Il n’y a pas de bons ou de mauvais, il n’y a pas de gentils ou de méchants. Il y a seulement des gens qui essayent de s’en sortir, de terminer leur journée. Les choses ne sont jamais si simples. Radio Raheem le disait déjà dans Do The Right Thing : la main gauche, c’est la haine et la droite, c’est l’amour. L’une combat toujours l’autre, mais la main gauche casse plus de gueule. Pourtant, à la fin, c’est l’amour qui gagne. Et s’il y a un film-miroir au Misérables, c’est bien celui de Spike Lee. À la différence que Ladj Ly ne décide pas à la fin. L’utopie de la victoire n’existe pas, mais il n’est pas question de sombrer dans le pessimisme de la défaite. « Mes amis, retenez ceci. Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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