Roma

Ce film fait la chronique d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970.

Réalisation d’ Alfonso Cuarón

Avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Diego Cortina Autrey

Durée : 2h15

Sortie sur Netflix : 14 décembre 2018

 

 

Cela fait maintenant cinq ans qu’Alfonso Cuarón a disparu des radars après avoir raflé 7 Oscars grâce au mastodonte Gravity, afin de préparer un film plus personnel dans son pays d’origine, le Mexique où il n’a pas tourné depuis Y Tu Mamá También 18 ans auparavant. Le projet est également présenté comme basé sur ses mémoires d’enfant puisque l’action se déroule dans les années 70. Financé indépendamment, Roma attire l’oeil de Netflix qui en annonce l’acquisition en grandes pompes en avril 2018, le privant illico d’une présentation au Festival de Cannes suite à la projection polémique d’Okja l’année précédente. Le film bénéficiera d’une sortie mondiale sur la plateforme de streaming américaine le 14 décembre 2018 ainsi que d’une sortie salles « in select theaters » dans certains pays – mais pas en France, chronologie des médias imposant un délai de 3 ans entre la salle et la SVOD oblige.

Le refus de Cannes ouvre un boulevard pour la 75e Mostra de Venise – plus souple sur la réglementation -, qui récupère également le reste du prestigieux line-up Netflix : The Ballad of Buster Scruggs des Frères Coen, 22 July de Paul Greengrass, et Sulla Mia Pelle d’Alessio Cremonini. Après le houleux crash-test Okja de Bong Joon-Ho en 2017 et avant le très attendu The Irishman de Martin Scorsese en 2019, Roma sort dans une situation inédite alors même que Netflix a lancé tout Hollywood dans une course aux contenus originaux SVOD et multi-supports. Mettant par la même occasion une nouvelle pièce dans l’éternel juke-box : un film est-il réellement un film s’il n’est pas projeté en salles ? Pas simple.

Roma est une grande oeuvre personnelle et puissante, ayant toute sa place dans la filmographie déjà impressionnante d’Alfonso Cuarón. Dans ses thèmes variés et traités avec justesse le réalisateur excelle : à travers deux femmes de milieux différents, le cinéaste dépeint une condition féminine particulière lors d’une période houleuse du Mexique où la fracture sociale s’alourdit. Un petit drame intime donc. Mais Roma est surtout une impressionnante expérience sensorielle dont l’ambiance est maîtrisée au cordeau via de longs travellings et panoramiques, puis appuyée par un sound-design très précis. Cuarón use de ses compétences techniques hallucinantes pour emmener Roma au-delà de sa condition et crée une énergie à plusieurs niveaux – physiques mais aussi géographiques – dans ses plans étonnamment larges. En créant cette expérience unique et imparfaite de 2h10 le cinéaste mexicain innove et provoque par la même occasion un paradoxe Netflix.

Ce jeudi 30 août sur un énorme écran du Festival du Film de Venise, impossible d’imaginer que Roma ne sera visible pour beaucoup que sur sa télévision, sa tablette ou son téléphone. Extrêmement lent et souffant de longueurs inhérentes à la culture que Cuarón dépeint, le film n’est adapté que pour un espace fermé où le spectateur sera « forcé » de rester afin d’en apprécier toutes les surprises. Distillées ci et là par le cinéaste, elles sont appuyées par une excellence technique stupéfiante donnant son ampleur au film : les débuts intimes d’un feu de forêt en plein Noël, des vagues terrifiantes en pleine mer, la violence d’une révolution civile… Alfonso Cuarón joue avec l’espace et le temps en se permettant d’étirer Roma dans une longueur improbable pour une plateforme de streaming, où il ne suffit que d’une pression sur le bouton « retour » de sa télécommande pour quitter un film et opter pour quelque chose de plus efficace. Dans une société autant à la recherche de l’instantané que celle dans laquelle nous vivons, pas sûr qu’une plateforme en ligne ayant fait du binge-watching une religion soit la plus adaptée pour une oeuvre aussi atypique.

En séparant son public en spectateurs privilégiés et d’autres subissant un choix n’étant pas le leur, on pourrait presque y voir un lien méta avec le discours sociétal de Roma. Reste que sans Netflix une telle oeuvre aussi imparfaite soit-elle n’existerait pas. Au lendemain de la présentation en section Horizzonti du très lent et atypique film italien Sulla Mia Pelle d’Alessio Cremonini, les films originaux Netflix semblent déjouer ce qu’on attendait d’une plateforme bourrée d’algorythmes et adaptée pour une consommation rapide de contenus : ils prennent leur temps, déploient des univers uniques et offrent un espace d’expression loin de toute pression financière à des cinéastes. Le message de Netflix est puissant et noble : l’art avant tout. Quitte à offrir deux vitesses paradoxales à son public.

 

Cinéphile infiltré dans l'industrie du ciné. In David Fincher we trust.

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