Taxi Sofia

Lors d’un rendez-vous avec son banquier, le propriétaire d’une petite entreprise, qui fait le taxi pour joindre les deux bouts, tue le banquier et se suicide. Entre-temps, cinq chauffeurs de taxi et leurs passagers se déplacent dans la nuit, chacun dans l’espoir de trouver un chemin plus clair pour aller de l’avant.

Réalisation de Stephan Komandarev

Avec Assen Blatechki, Ivan Barnev, Vasil Banov, Stefan Denolyubov

Durée : 1h43

Sortie en salles obscures : 11 octobre 2017

Être dans un taxi en pleine nuit est une expérience rassurante et reposante. À l’intérieur de cette machine, nous sommes protégés de ces rues vides et silencieuses, rassurés par le calme rugissement du moteur. La mélodie du clignotant remplace celle de la berceuse, qui accompagne alors la douceur des lumières vues à travers la brume des vitres.

Pourtant, les choses ont bien changé depuis Night on Earth (1991) de Jim Jarmusch. Ah, qu’elle semble déjà lointaine cette époque, où Roberto Benigni devenait fou à l’idée d’avoir un évêque dans son taxi, où Isaac de Bankolé essayait tant bien que mal de comprendre le mode de vie d’une Béatrice Dalle aveugle et où Armin Mueller-Stahl découvrait naïvement les rues de New York avec Giancarlo Esposito. Nous en sommes maintenant à l’ubérisation de notre société, à la start-up nation où il semble être de bon goût d’afficher fièrement son ignoble mépris de classe. Un taxi, finalement, c’est un lieu où vous croisez des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien. (Coucou Manu.)

Taxi Sofia narre les aventures nocturnes de plusieurs chauffeurs de taxi et de leurs surprenantes rencontres. Nous assisterons, par exemple, à la vengeance d’une femme contre l’homme qui a détruit sa vie parce qu’elle avait refusé ses avances sexuelles (coucou Harvey Weinstein) ; à la confrontation d’un prêtre avec la souffrance d’un homme qui demande où était le tout-puissant à la mort de sa femme, au départ de son fils et à la perte de sa boulangerie ; ou à la dispute entre un père de famille et une lycéenne qui se prostitue pour subvenir à ses besoins. Sans argent, tu n’es rien ! hurle-t-elle.

Toutes ces histoires sont liées par un même événement qui introduit le film : le meurtre d’un banquier corrompu par un chef d’entreprise croulant sous les dettes. S’ensuit un débat national à la radio, qui servira de leitmotiv au film, où ceux qui le souhaitent peuvent venir donner leur avis sur cette affaire. Tous les arguments s’y retrouvent, ceux contre la pression sociale, ceux contre la malhonnêteté de l’État et un des intervenants rejette même la faute sur les migrants. (Alors que ça n’a rien à voir, précisons-le.)

Si le dispositif radiophonique semble presque anachronique, Stephan Komandarev nous renvoie finalement à l’outil de communication préféré de Donald Trump : Twitter. Ces courtes réactions ne sont qu’une métaphore de ces 140 caractères qui compriment la pensée politique, que ce soit celle des figures publiques ou celles des citoyens anonymes.

Le réalisateur bulgare englobe à la fois des thématiques universelles et des récits profondément intimes. Il n’impose pas sa vision politique, elle transpire simplement dans toutes les fissures de la fiction. Et si, parfois, il laisse entrevoir de l’espoir, comme avec ce malade qui trouve enfin un nouveau cœur, il dresse le plus souvent un bilan amer de l’humanité. Ce vieux chauffeur, en plein deuil de son jeune fils, ne trouvera qu’une oreille attentive en la présence d’un chien abandonné. Les humains, eux, ne l’écoutent pas et l’humilient à plusieurs reprises. (Rendons hommage à Jean Rochefort : « Les animaux ont un mérite : ils ne déçoivent jamais. »)

Nous penserons forcément à Taxi Téhéran (2015) de Jafar Panahi, un faux documentaire interdit en Iran, où le réalisateur se servait d’une petite caméra numérique accrochée au tableau de bord d’un taxi pour dresser le portrait de son pays. Dans Taxi Sofia, le principe reste le même, si ce n’est que la caméra est extradiégétique. En utilisant des plans-séquences à l’épaule et en limitant les coupes au montage, Stephan Komandarev utilise sa caméra comme un voyageur invisible.

Quand ce ne sont pas les personnages qui racontent leurs histoires, ce sont leur véhicule qui parle pour eux. Nous y voyons des pieux, des vieux, des sales, des maisons ou des prisons. Et quand nous sortons de ces outils de transports, nous ne voyons qu’une ville en ruine, recouverte de déchets où il n’y a que des longs bâtiments gris sans ascenseurs et sans âme.

Taxi Sofia se distingue par la contemporanéité de tous ces maux et par la modernité étrange de son anachronisme. Il n’évoque pas directement l’actualité, mais il la décrit à travers les conséquences directes de ces événements. En montrant ainsi ceux qui profitent, ceux qui doutent ou ceux qui luttent, le réalisateur bulgare semble nous renvoie à une vieille rengaine du cinéma « politique », celui de la lutte des classes. On ressent quelquefois un espèce de malaise devant ce film à l’aspect misérabiliste, mais contrairement aux autres, Stephan Komandarev est clair dès le début : la lutte est perdue.

Plane maintenant, au-dessus de nos têtes, la menace quotidienne de l’hiver nucléaire. Restons ainsi dans les salles de cinéma, car à l’intérieur de celle-ci, nous sommes protégé de ce monde dangereux qui court à sa perte.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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