Bienvenue dans une toute nouvelle rubrique L’Interview de l’Ombre ! L’idée : mettre en avant des métiers parfois méconnus liés de près ou de loin au 7e art, les plus variés possibles. L’occasion donc de brasser plusieurs genres, de découvrir des anecdotes croustillantes ou simplement d’en apprendre un peu plus sur un métier rarement connu de tous !

Aujourd’hui, notre premier invité n’est pas des moindres, puisque c’est Donald Reignoux, 33 ans, acteur spécialisé dans le doublage ! Si son nom ne vous dit rien, vous l’avez forcément déjà entendu puisqu’il est la voix française de Jesse Eisenberg, Paul Dano, Jonah Hill, Joseph Gordon-Levitt Anton Yelchin, Jamie Bell et d’Andrew Garfield notamment. Aussi, il est la voix culte de Titeuf, celle de Reese dans Malcolm, prête sa voix à de nombreux personnages Disney et est la voix antenne de NRJ avec le cultissime Richard Darbois. Bref, rencontre avec un des doubleurs les plus actifs et talentueux du métier !

Notre interview-fleuve, ci-dessous :

Comment as-tu commencé dans le métier ?

Ma mère était choriste pour pas mal d’artistes dans les années 70-80. Elle avait arrêté le métier à un moment mais elle avait gardé un contact, Claude Lombard, qui fait les versions françaises de chansons de pas mal de films. J’ai commencé à chanter avec elle mais elle connaissait aussi des directeurs artistiques de doublage qui cherchaient des enfants. Je suis tombé là-dedans comme ça !

Comment un doubleur est-il choisi et suit-il la carrière d’un acteur ?

Il y a deux écoles : soit le directeur artistique fait la démarche de chercher qui est le doubleur habituel, soit c’est le client qui impose telle voix. Souvent les clients ont une continuité mais ce n’est pas systématique, ils peuvent ne pas aimer un acteur pour le rôle et prennent quelqu’un d’autre. C’est le directeur artistique du doublage et le client qui ont le dernier mot là-dessus.
Le problème était arrivé sur Inception pour Damien Witecka, le doubleur habituel de Dicaprion’avait pas été pris par exemple, alors qu’il continue sur d’autres films.

Comment devient-on doubleur professionnel ?

Je reçois beaucoup de messages de gens qui veulent faire ce métier mais qui ne sont pas comédiens, pensant qu’on ne fait que lire une bande rythmo. Ce n’est pas le cas et il faut savoir jouer la comédie. J’ai eu la chance de commencer quand j’étais petit et à ce moment-là on te pardonne des choses, tu peux apprendre sur le tas. Maintenant on ne pardonne pas, même jeune adulte : il faut aller vite tout de suite !
Il faut donc être comédien, prendre des cours de théâtre et avancer petit à petit. Soit ça fonctionne au doublage, après des mois et des mois d’entraînement, soit ça ne fonctionne pas et on passe à autre chose !

Comment se déroule en détails le doublage d’un film ?

Sur les séries ou jeux-vidéos et même certains films, on ne voit pas ce qu’on doit faire avant. On découvre parfois sur le moment, comme le spectateur, minute par minute : on regarde alors la scène en VO (qui dure à peu près une minute) puis on la double en VF. On peut ré écouter la VF ou la VO pour se remettre sur les rails, mais on avance petit à petit.
Parfois comme pour The Walk, j’ai pu le voir avant. Le rôle étant très compliqué, c’était très important que je puisse voir la somme de travail à faire : c’était un de mes doublages les plus difficiles. Il y a beaucoup de narration, son rôle est complexe… Je me suis éclaté !
Après on nous demande souvent d’aller vite, c’est pour ça qu’on entend toujours les mêmes voix : ils font rentrer les doubleurs dans le même plan de travail pour gagner du temps.

En général, un doublage complet dure combien de temps ?

Un téléfilm, selon les budgets donnés par le client, c’est entre un jour et demi et trois jours. Un film, ça sera une petite semaine (voire quinze jours ou trois semaines pour un Disney car ils font venir des « star-talent »). Sans people pour doubler, on est entre quatre et six jours.
Un rôle principal sera doublé en deux ou trois jours en général. C’est pour ça qu’il faut aller vite ! Sachant qu’on regarde deux fois la boucle en VO, si on y arrive du premier coup une boucle d’une minute va se doubler entre dix et quinze minutes sinon une demi-heure, voire une heure… ! Il faut vraiment être efficace tout de suite, faire un premier « brouillon » puis la deuxième ou troisième prise… Plus on avance plus c’est précis et on est proches de passer à la suite. Si à la troisième prise on est toujours à côté, c’est mauvais signe pour la suite de sa carrière. Cette pression de la vitesse et de la qualité est assez compliquée à gérer, il ne faut rien lâcher.

Sur un film comme The Social Network par exemple, tu as eu des difficultés ?

Oui, après The Walk c’était mon doublage le plus difficile. Il y avait un débit chez Jesse Eisenberg, une précision, des ruptures dans son jeu d’acteur… C’était un vrai challenge ! Les personnages fébriles comme ça sont souvent difficiles à faire. Quand ça parle beaucoup dans un film, on nous donne un peu plus de temps pour faire le doublage mais il faut quand même aller assez vite et être concentré. On ne touche pas au portable de la journée pour éviter d’être déconcentrés : ça se joue à rien !

L’intro de The Social Network a nécessité une centaine de prises sur le tournage. Et lors du doublage ?

Oh ! Sérieusement, j’ai dû la faire quinze ou vingt fois la prise ! On voulait qu’elle soit parfaite. Mais après avoir doublé le film entier, on est revenus dessus et en trois prises c’était bon. J’ai dû me mettre tout le film dans les pattes pour pouvoir la refaire, m’ayant alors habitué au rôle. Ça faisait partie de mes records de « lignage » : avec The Walk, je n’ai jamais eu autant à parler que sur ces deux films ! C’était énorme.

Est-ce qu’il y a parfois des contretemps de doublage, dus par exemple à des retards dans la livraison du film fini ?

Des fois on a les copies définitives juste avant la sortie ! Je n’étais pas dessus mais sur Avatar, ils ont reçu les dernières images définitives du film deux jours avant la sortie nationale ! Ce n’est pas systématique, mais ça arrive. Parfois on peut y rester toute la nuit : on appelle ça des « confos ».

As-tu des libertés sur le texte ?

Oui. Souvent on met un peu à notre sauce, on s’approprie le texte comme sur un vrai tournage. Ce n’est pas non plus un changement énorme, on ne modifie pas le sens de la phrase mais on rajoute quelques trucs afin d’être plus à l’aise. Parfois on n’a pas le droit de le modifier, mais ça reste relativement rare que ce soit fermé.

Joseph Gordon-Levitt dans The Walk, de Robert Zemeckis.

Quel travail fais-tu sur ta voix ? Te bases-tu sur la voix de l’acteur que tu doubles pour coller, ou prends-tu parfois des directions différentes ?

Dans 90% du temps, on s’adapte vraiment à la VO et au ton que l’acteur a pour trahir le moins possible. Mais ça arrive qu’on parte dans des directions qui n’ont rien à voir avec la VO : par exemple sur Les Mondes De Ralph, où Disney m’a appelé pour remplacer un comédien qui l’avait fait avant. Celui-ci était pile sur la VO, mais Disney trouvait qu’il manquait de fun et m’a demandé de le faire à ma sauce, drôle et qui n’ait plus rien à voir !

Quel est le coût d’un doublage entier pour un studio de cinéma par exemple ?

Plus ça parle, plus ça coûte cher : ça marche au « lignage ». Une ligne de 52 caractères leur coûte 5€.
Si je dis « Maman », ce n’est pas une ligne. En revanche si je dis « Maman est-ce que tu peux aller me chercher un chocolat s’il te plaît » c’est une ligne.

Quels sont les membres d’une équipe de doublage ?

Sur le plateau il y a le directeur artistique qui gère les comédiens, donne des indications de jeu, voit s’il y a des problèmes de synchronisme. C’est le chef.
Il y a également l’ingénieur du son, les comédiens… Pour les équipes techniques, il y a un « recorder », entre l’ingénieur du son et la production, qui s’occupe des problèmes et réglages techniques : la console est un sacré avion de chasse ! Puis il y a les gens de la production, qui sont les intermédiaires entre le client et le directeur artistique, s’occupant des répartitions dans les studios, de « booker » les ingénieurs du son…
Bien avant le doublage il y a l’auteur qui fait la traduction française, puis le « détecteur » qui lui ne fait pas le texte mais prépare le terrain pour l’auteur afin qu’il sache quelle longueur fait exactement la phrase et où sont les « labiales » comme on dit (des « m », « b » et p »). C’est lorsque l’on ferme la bouche, si les labiales ne sont pas pile dessus ça se voit beaucoup au final. Après c’est à l’auteur de faire un texte cohérent avec la VO mais aussi synchrone avec les labiales aux bons endroits !
Eux reçoivent les images brutes et doivent bosser dessus pour réécrire la bande. C’est le plus long, en gros ça prend quelques semaines à traduire, selon le format (série, téléfilm ou film).

Chinkel-dubbing studios, à Paris.

Comment un doubleur arrive sur un projet ? Es-tu employé par la société de doublage ou as-tu un agent.. ?

Il n’y a pas d’agents dans le doublage : ce n’est que du coup de téléphone du directeur artistique qui te « booke » en te proposant un rôle pour telle date. Aucun intermédiaire, c’est pour cela que c’est un milieu difficile à infiltrer : il faut se faire un nom tout seul, une réputation pour que ton nom circule et qu’on t’appelle régulièrement.
Chaque studio de doublage (comme Dubbing Brothers) te paie ta prestation sans être affilié à une seule, on n’est jamais dans les mêmes endroits.

Comment crées-tu des différences dans ta voix selon les rôles ?

Sur un personnage comme ceux de Jesse Eisenberg, j’ai une diction plus pointue, du bout des lèvres avec la voix un tout petit peu allégée : il semble parfois hésitant, fébrile. Sur Andrew Garfield, c’est ma voix normale où je vais jouer sur le grain (c’est mon côté badass !).
Ce sont les petits trucs d’articulation qui font que tu changes de personnage et que les gens ne vont pas s’en apercevoir : ils vont peut-être se dire qu’ils connaissent cette voix, mais ne vont pas la reconnaître.

Et pour Channing Tatum ?

Je galérais, c’était trop violent… Les clients m’ont retiré la voix car j’étais pas à l’aise : je ne pensais plus qu’à la voix et je n’arrivais pas à jouer…. J’allais chercher tous les graves que j’avais, en hurlant parfois dans la voiture avant d’arriver… Il est trop vieux pour moi. J’ai 2-3 techniques pour m’érailler la voix – secrètes, évidemment.

Il t’arrive de perdre la voix ?

En 10 ans je ne l’ai perdu qu’une seule fois : je me la suis cassée, ça a duré un mois. En général je sais où sont mes limites, et je le dis pour qu’on s’arrête car je sais que si je gueule une fois de plus sur la scène, ça va lâcher. Tout ce qui est maladie et cie, il y a des médicaments qui désencombrent le nez : ça me sert surtout à la radio, pour NRJ, en 1h ça marche puis ça retombe. Après chacun a sa technique, son « truc de grand-mère »…
Le fait d’avoir fait un maximum de voix différentes me fait connaître ma voix par cœur et crée une certaine gymnastique.

Dans le cas où tu as la voix cassée, il existe des solutions (assurances…) ?

Il existe des assurances oui, mais je connais personne qui en ait une. Je crois que par mois, ça coûterait le prix d’assurer une voiture de sport par an… Puis c’est pas forcément nécessaire : on arrive toujours à s’arranger. Le mois où je me suis cassé la voix, j’ai dû laisser tomber la radio (ils ont fait avec Richard Darbois), et déplacer tout le reste. Sur les séries qui courent, pour éviter de tout redoubler, ils m’attendent. Pour les films c’est plus compliqué, mais j’avais de la chance que ça se passe pendant la période où on a le moins de doublages.

Quel regard portes-tu sur la guerre « VO/VF » ? Quelle langue choisis-tu par réflexe quand tu regardes un film ?

Je pense que ce débat n’a plus à exister à l’heure actuelle. Avant on subissait la VF, on n’avait pas le choix : à la télé ou en VHS, c’était VF… Maintenant on l’a ! C’est une décision volontaire de regarder la VF : tu sais que tu ne vas pas te prendre la tête avec les sous-titres, que tu vas rentrer dans le film… A toi d’accepter que ce n’est pas ce que fait l’acteur VO à 100%. Maintenant j’essaie toujours de coller à la VO pour trahir le moins possible et attraper chaque petite intonation rare que fait le comédien.
Au final c’est impossible de réellement comparer VO et VF : ce ne sont pas les mêmes langues, les mêmes intonations… Impossible d’avoir la même musique !
Personnellement je regarde tout en VO sous-titrée car je passe mon temps à reconnaître tous les doubleurs. C’est une déformation professionnelle : quand je regarde un film en VF je ne regarde pas les yeux du mec, plutôt sa bouche. C’est horrible, je suis comme en studio où je regarde si c’est décalé ou pas ! (rires) Je vais le voir dans les deux premières phrases, c’est aussi pour ça que c’est important de soigner ses premières répliques, on juge une VF à sa première minute. Mais maintenant avec la vie de famille, j’ai tendance à mettre la VF pour ma femme et mes enfants.

Le menu classique d’un Blu-Ray.

Parfois on ne peut pas choisir dans les cinémas de province, où la VF est obligatoire…

En effet ! Je ne me l’explique pas, peut-être qu’ils se disent que les gens parlent moins anglais… C’est peut-être cliché, à moitié vrai à moitié faux…

Préfères-tu doubler un film, une série ou un jeu-vidéo ?

Certainement pas le jeu-vidéo ! On n’a que du texte et un logiciel d’enregistrement où on voit la case de la forme audio de l’américain, où on doit rentrer, ce n’est pas très fun à faire ! Il faut vraiment être un gamer pour s’amuser en avance de ce qu’on va voir.
Je préfère faire les films car c’est là-dessus que j’ai plus l’impression de faire mon métier, où on a le temps de peaufiner, d’être précis… Plus que les séries où il faut aller très vite. Mais surtout les films d’animation : je n’ai pas peur du ridicule, il y a une grosse liberté et on a le temps ! Le top c’est faire un Disney.

Quelle est la différence de travail entre ces genres ?

Le temps ! Mais aussi tu n’es pas dans la même ambiance selon ce que tu doubles : tu peux être dans une salle comme la plus grande d’un UGC pour un film, ou être dans une petite pièce où tu as un écran TV, une petite enceinte pour le retour, le directeur artistique et l’ingénieur du son dans une salle à côté. Inconsciemment et psychologiquement, c’est pas le même travail !

As-tu déjà rencontré les voix que tu doubles ?

Non ! Bon, une fois j’ai rencontré l’acteur que je doublais dans High School Musical mais sinon non ! J’aimerais beaucoup rencontrer Jesse Eisenberg qui est celui que je double le plus : je suis tout seul à le faire. Avec lui je suis le plus à l’aise, c’est cool !

Quels sont tes exemples en matière de doublage ?

Il y en a beaucoup mais je suis dans le même esprit que Emmanuel Jacomy qui fait la voix de Pierce Brosnan, Denzel Washington… On a le même regard sur le métier, on aime à dire que nous sommes des artisans du doublage. Il aime être précis, faire repasser en VF ce qu’il voit en VO. Après évidemment, Patrick Poivey (Bruce Willis), Richard Darbois (les Disney, Harrison Ford). Ce sont les légendes de tout le monde ! Jacques Frantz (De Niro), José Luccioni (Al Pacino)…. C’est de la musique, c’est agréable à entendre ! Parmi les plus jeunes Damien Boisseau (Matt Damon), Jean-Pierre Mickael (Brad Pitt)…. Ce sont des hommes qui font dans le détail et je respecte beaucoup leur travail.

Les gens te reconnaissent-ils en t’entendant dans la vraie vie ?

C’est rare, surtout sur des coups de téléphone en fait ! Heureusement c’est anecdotique et ça me va très bien.

Les sessions de doublage sur lesquelles tu t’es le plus amusé ?

Je m’amuse le plus là où c’est le plus compliqué. Donc The Social Network restera pour moi un de mes meilleurs souvenirs de doublage.
Titeuf également, Phineas et FerbMalcolm… En fait ce sont les personnages que tu fais sur la longueur et auxquels tu t’attaches le plus. Harold de Dragons, sans la série (diffusée sur Netflix, ndlr) après les deux films, je ne me serais pas attaché au personnage !

Tu as fait du théâtre : souhaites-tu réitérer l’expérience ou te diriger vers le cinéma ?

Plus le cinéma que le théâtre oui, dans le sens où comme dans le doublage on ne répète pas les mêmes choses tous les jours. Mais je m’amuse suffisamment dans la case où je suis pour ne pas me sentir frustré.

Le doublage a-t-il évolué depuis que tu as commencé ?

Oui, techniquement parlant. La bande qu’on lit était manuscrite, maintenant elle est numérique ! Avant, un changement de bobine prenait 10 minutes, maintenant c’est 4 clics. Quand on devait faire 4 scènes pour un personnage réparties dans un épisode de 50 minutes, on passait plus de temps à être en avance rapide comme sur un magnétoscope qu’à faire les scènes ! Avec les bandes rythmo, il y avait une certaine vitesse qu’on ne pouvait pas dépasser sinon les bobines sortaient ! Ce qui a évolué surtout, ce n’est pas dans la manière de faire, c’est dans les contraintes de temps. On a moins de temps pour faire les choses qu’avant : avec l’évolution de la technique, on prend moins de marge. Le côté artistique n’a pas bougé par contre.

Comment vois-tu le futur du doublage ?

Je ne sais pas si c’est un vrai avenir à long terme. Est-ce que la VO enterrera la VF un jour ? Est-ce que ça ne va pas se limiter aux dessins animés ? On a encore de belles années devant nous mais on verra si la VO se démocratise au fil des années…

Un grand merci à Donald Reignoux de sa gentillesse et de sa disponibilité pour ce long entretien !

Entretien réalisé par Vincent Courtade.

Cinéphile infiltré dans l'industrie du ciné. In David Fincher we trust.

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