Après notre premier invité, le doubleur Donald Reignoux, on continue notre tour des métiers méconnus avec François Clerc, directeur de la distribution chez Studiocanal. La société de distribution détenue par le Groupe Canal+ et forte de choix stratégiques payants, s’impose durablement en France et à l’étranger, où la société devient un acteur majeur du cinéma mondial. Découverte du métier de distributeur, essentiel à la sortie d’un film en France…

Quel est le rôle du distributeur et le vôtre au sein de Studiocanal ?

Quand un film de cinéma se monte, et il ne faut pas oublier qu’on appelle film de cinéma toute œuvre qui est exploitée dans les cinémas (donc pas le e-cinéma), le rôle du distributeur est d’organiser cette « première vie » qui est celle qui va conditionner toutes les autres. En effet le succès ou pas de la vidéo ou des ventes internationales n’est que le corollaire du succès en salles. Le distributeur est là pour organiser la rencontre entre l’œuvre et le grand public, dans un monde où il y a trop de films. Il faut trouver ou le bon moment pour toucher le public, ou la bonne manière de le toucher : c’est un métier qui est devenu plus complexe.

La « distribution salles » chez Studiocanal englobe plusieurs métiers :

La technique : quand on date un film, il peut être en tournage ou en montage. La sélection à Cannes de Mal De Pierres de Nicole Garcia a complètement changé son rythme de post-production pour qu’il soit prêt à temps.
L’exploitation : trouver la bonne date, le bon calibrage du nombre de copies, sensibiliser les exploitants pour programmer le film. Pas simple dans une offre de films trop forte.
Le marketing pur : quelle image donne-t-on au film et à quel public s’adresse-t-on ?
Les relations presse/événementiel : ce qu’on peut mettre en jeu avec les critiques, la visibilité sur des médias traditionnels (hors achats d’espace pub), avec des équipes parfois internationalisés selon le film sur lequel on travaille.

Mon travail c’est la gestion de ces 4 équipes qui activent elles-mêmes d’autres leviers derrière : le digital et la musique font partie du marketing par exemple.

Quel est votre parcours personnel ?

J’ai fait une prépa’ HEC, puis une école de commerce (ISC Paris) avant de travailler dans des multiplexes chez Gaumont pendant 10 ans. Je suis ensuite passé au marketing salles avant de monter la structure de distribution chez Gaumont en 2007, jusqu’en 2014. Début 2015 j’ai quitté Gaumont pour Studiocanal.
Le métier est le même, les moyens et le line-up sont, eux, différents. Le line-up Gaumont est 90% français, celui de Studiocanal est plus équilibré entre films étrangers et français.

Où commence le travail du distributeur ?

Il commence avant même que le film soit lancé car ce dernier passe par des estimations de potentiel, des réflexions sur la manière de l’intégrer dans le line-up… Dès la signature du film les équipes commencent déjà à poser des axes marketings car il y a un certain nombre d’enjeux pendant le tournage : comment aborder le making-of, faut-il un photographe de plateau, fait-on venir la presse sur le tournage, prépare-t-on déjà la bande-annonce vu que les équipes techniques sont là… L’image d’un film naît déjà pendant le tournage.

Où s’arrête-t-il ?

Tant qu’il y a des copies en salles, le métier de distributeur s’exerce. Le travail est plutôt marketing avant la sortie du film et devient complètement commercial dès que le film est dans les salles. La plupart du temps la durée de vie d’un film est de 3 ou 4 semaines, au-delà on considère avoir fait le maximum. Après, il y a des équipes vidéo et télé qui prennent en charge le film.

Il nous arrive parfois des exceptions : on supervise encore des copies d’Ernest et Célestine qui est encore au cinéma pour les écoles, 3 ans après sa sortie. Il y a 5000 écrans et 2200 cinémas, beaucoup de films tournent. On peut faire des entrées pendant des années en dehors du traditionnel box-office cinéma, avec certains films de patrimoine comme La Grande Vadrouille, Ran

Ran, d’Akira Kurosawa.

La distribution salles et la vidéo sont cloisonnés ?

Ce sont deux équipes différentes, il y a peu de choses en commun à part les films. Les fournisseurs sont différents, la manière dont la presse parle de la vidéo n’est pas la même… Il y a évidemment des réunions de coordination afin que les partenaires médias salles le soient pour la vidéo par exemple, ou que des acteurs continuent la promo.

Studiocanal a une forte présence à l’étranger. Comment collaborez-vous avec les autres équipes ?

Il y a deux étrangers pour Studiocanal. Le premier cercle c’est les structures Studiocanal basées à l’étranger : Allemagne, Angleterre et Australie. C’était des sociétés indépendantes que Studiocanal a rachetées et qui font maintenant partie du groupe. On est dans un travail d’échange d’informations quotidien : quand un pays fait des projections presse, il partage ses retours avec les autres, on échange beaucoup sur le potentiel des films, on les date simultanément afin d’éviter des problèmes. Sur les grandes marques comme Bridget Jones ou Paddington, on a une stratégie globale qui se met en place puis on adapte localement.
Le deuxième cercle, c’est les films produits par Studiocanal mais vendus à l’étranger. Là on laisse les acteurs locaux travailler sur leurs films. On impose des dates de sortie sur leurs contrats en revanche, pour éviter qu’ils les sortent avant nous (les US veulent souvent des deals de sortie avant les anglo-saxons).

Quel est le coût moyen de vos sorties ?

Notre équipe comprend une vingtaine de personnes donc nos frais de structure sont élevés. Quand on décide de s’engager sur un film, on sait que celui-ci doit faire un certain nombre d’entrées pour qu’il soit un minimum rentable, ce qui n’est pas toujours le cas.
Un film taillé pour moins de 100.000 entrées on ne sait pas faire. Entre 100 et 200.000 entrées ça doit être un premier film ou quelque chose de typé, quand on souhaite accompagner un réalisateur ensuite… Mais le cinéma auquel on s’intéresse commence à 500.000 entrées, jusqu’au plus haut possible.
Les petits films pour les chercher et les travailler, c’est entre 500 et 700.000 euros de frais de sortie, puis on tourne entre 1 et 1,5 millions d’euros pour 40% du line-up, ce qui est énorme. Ça comprend le marketing, l’événementiel, la créa, la technique, les affiches, les festivals…

Niveau stratégie concrète, que menez-vous ? Sur Five par exemple ?

Sur Five on a décidé de faire six teasers montrant ce qu’est le film sans le trahir par le montage : on pense qu’il se joue plus sur un état d’esprit que sur une histoire. Comme on pense que c’est un premier film réussi, il faut le montrer donc on organise une tournée d’avant-premières avec les acteurs, on en date une série pendant le Printemps du cinéma, on le sélectionne pour le Festival de comédie de l’Alpe D’Huez.. On regarde le calendrier de Pierre Niney pour caler les apparitions dans les médias au moins dix jours avant la sortie, puis on fait des actions de relance sur les réseaux sociaux pour les vacances après la sortie.
Je pense que le film terminera vers 700 ou 750.000 entrées (722 274 entrées, bien joué !)

Five, d’Igor Gotesman.

Vous avez sorti Five pour quel coût ?

800.000 euros de frais de sortie. C’est un budget raisonnable pour un premier film qui a coûté 4,5 millions.
On travaille sur des films de cette envergure comme sur des films qui peuvent coûter 50 millions. Sauf que dans ce dernier cas ils ont une valeur dans tous les pays du monde (250 pays pour Bridget Jones). Five sa plus grande valeur c’est le territoire français, donc on va sur-investir ici.

Comment se rémunère le distributeur ?

Il se rémunère à la commission. Il engage des frais de sortie, les recettes les recouvrent, au-delà il reverse l’argent aux ayant-droits (d’abord le producteur) en prélevant une part sur cette commission. Pour gagner une commission le distributeur doit rembourser ses frais de sortie, ce qui n’est pas toujours le cas. C’est un métier complexe où on gagne peu au final, il faut faire beaucoup d’entrées pour se rembourser.

Cela vous arrive-t-il de ne pas vous rembourser ?

Il y 800 films par an, dont 17% qui dépassent les 500.000 entrées. Dans les cas où on ne se rembourse pas il arrive ce que vous lisez dans la presse, c’est-à-dire que le producteur va pousser le distributeur à faire le plus d’entrées possible et donc à dépenser le plus possible. Les exploitants sont sollicités par tout le monde et vont freiner le distributeur. C’est un métier où quand on gagne on peut gagner beaucoup, mais fréquemment on perd. C’est sa beauté, si on savait quel film marche ou ne marche pas on serait tous milliardaires !

Mais les français ont encore une grande culture d’exploration… On voit bien que les américains ont pris un chemin différent : il n’y a plus que des marques et franchises… Ils ont une stratégie d’occupation, de part de marché, différente de la nôtre. Un Marvel ne peut pas être un échec mais ne peut plus faire plus de 4 millions d’entrées car les gens ont vu ce que c’était. Le cinéma français peut se planter comme faire 5 millions !
Je pense que l’année prochaine il n’y aura que des blockbusters qui sur-occuperont les périodes de vacances, de plus en plus tôt. On pense que le public en a déjà ras-le-bol.

Un des nombreux multiplexes Pathé.

Mais il y a trop de films qui sortent et quittent trop vite l’affiche. Dans le « contrat » signé avec le public, il doit voir le film qu’il veut quand il veut. Là on n’y arrive pas. Aujourd’hui les gens ont d’abord été frustrés de ne pas pouvoir aller voir des films dont on leur dit du bien : quels que soient les moyens mis en jeu, le bouche-à-oreille est le premier facteur d’incitation à aller au cinéma. Le problème avec ça c’est qu’entre le moment où on en entend parler et le moment où on prend une décision, le film n’est plus là. Cette incitation crée de la frustration, qu’on génère et qui prend le pas sur l’incitation. C’est un problème qu’on ne sait pas résoudre.

Quand la vidéo passe de 50 millions de chiffre d’affaires à un milliard, c’est assez simple : il y avait quatre mètres linéaires en grande-surface, puis cent, puis on est revenus aujourd’hui à quatre maintenant que le secteur s’est écroulé. Le cinéma, quoiqu’il arrive, qu’il marche ou ne marche pas, ce n’est pas en deux ans qu’on passera de 2000 écrans à 1000. Il faut trouver le moyen de faire avec un parc d’écrans constant pour lequel le nombre de films augmente.

Quelle serait la solution à ce problème ?

La surprise de François Ruffin.

Il faut faire moins de films. Mais dès qu’on dit ça, personne n’est capable de choisir lesquels on ne fait plus. Il faut miser sur un principe simple : le cinéma, contrairement à la télé et à la vidéo qui sont protégés (pour un succès ou un échec en salles, on peut varier la quantité de DVD mis en rayon ensuite), ne l’est pas du tout. Il a une sanction immédiate, si un film ne marche pas c’est fini. Même comme Claude Lelouche l’avait fait une fois, décider qu’un film soit gratuit une journée pour inciter les gens à le voir, cela ne marche pas. Le public s’il a envie d’aller au cinéma il paiera, sinon même si c’est gratuit il n’ira pas. Le principe est là : en faisant plus de films, on fait plus d’échecs.

Mais le paradoxe dans ces films qu’il ne faut plus faire, c’est qu’il y a des cas inédits : personne n’aurait plus prévoir que Merci Patron allait faire plus de 500.000 entrées, que Demain allait faire 1 million, que Les Tuche fasse 1.5 million et sa suite 4 millions…

Il faut pouvoir se demander si on est capable de proposer aux gens ce qu’ils ont envie de voir et se débarrasser de ce qu’ils ne veulent plus.
Ça ne se joue pas forcément au prix du billet, moins cher, mais à « est-ce que mon film va plaire au public et est-ce que je suis capable de faire comprendre aux programmateurs de salles qu’il va plaire au public » .

Il ne faut aussi pas oublier qu’il y a deux goulots d’étranglement dans ce métier : le moment où le film se monte financièrement et le jour où on va voir les programmateurs pour les convaincre de prendre notre film à l’affiche. Là, ça passe ou ça casse. Si UGC ne veut pas de mon film, il me manque 50% du marché parisien.

Tout-à-l’ heure vous critiquiez l’e-cinéma. Ce n’est justement pas une alternative à ce problème ?

Si, mais avec un énorme défaut qui est que l’e-cinéma est le marketing d’un film qui aurait dû aller en salles et n’y est pas allé par choix du distributeur ou refus des salles de programmer ces œuvres. Vous devez l’appeler « e-film » ou « e-video film », mais si vous l’appelez e-cinéma, ça veut dire que c’est « presque » du cinéma : vous êtes déjà en train de dévaloriser votre produit. Ensuite, si on vous dit que les salles n’en voulaient pas, c’est que ce n’est pas un bon film.

Je pense que c’est une approche marketing totalement aberrante, de la même manière que les gens de la vidéo ont eu de l’or entre les mains et ont tout perdu. La vidéo est un suicide commercial. Ils étaient à 1 milliard, en sont aujourd’hui à 500 millions et perdent 15% par an sans plus savoir comment faire. Ils ont parfois donné le bâton pour se faire battre. Par exemple, le jour où Carrefour met un DVD à 1€, comment faire comprendre aux gens qu’après ils doivent payer 14€ ? Ce n’est pas possible. Le cinéma a un prix qui ne change pas : c’est 10€ pour voir Star Wars, 10€ pour voir Five et c’est comme ça.

Made in France, de Nicolas Boukhrief proposé en e-cinéma.

Pour en revenir au e-cinéma, c’est évident qu’il y a des films qui ne sont pas faits pour la salle de cinéma et qui sont de bons films.
Le e-cinéma est une consommation de films seul. High Rise de Ben Wheatley, probablement qu’il marcherait très bien en e-cinéma car la communauté le connaît et ce n’est pas un film à voir en groupe. Les films d’horreur par contre doivent aller en salles de cinéma (même si elles ne veulent plus les programmer). C’est comme un « ride » , j’appelle ça les « films de sensations« , on y va pour qu’il y ait des cris dans la salle ! C’est exactement la même mécanique de groupe que pour la comédie.

Je me souviens d’un très beau film d’Anne Fontaine, Perfect Mothers. C’est un film qui n’a pas marché en salles mais a cartonné en vidéo, car il questionne sur l’intimité de la femme. Elles avaient du mal à aller voir ce film et partager des choses profondément intimes dans une salle de cinéma avec d’autres personnes : c’est comme si on les dénudait. On s’est rendus compte que les femmes voulaient le voir seules, tranquillement. Là, ça aurait été pertinent en e-cinéma, enfin, « e-vidéofilm ».

Tout le marketing du e-cinéma, dont on monte le business en montrant que c’est « par défaut« , je ne vois pas comment ça peut être viable. On ne peut faire de la distribution que si on considère qu’elle est une finalité et qu’elle a une raison d’être stratégique dans l’entreprise.
Faire de la distribution c’est aller à la guerre. Là où le e-cinéma va envoyer des drones, on va creuser une tranchée à Verdun, on va mettre des gens dedans qu’on va envoyer se battre avec les exploitants qui viendront d’en face. C’est un métier de personnes dévouées.

On peut prévoir une certaine fréquentation en fonction du genre du film ?

Certains films sont des expériences de cinéma collectives, là où d’autres peuvent être vus seuls.
On sait qu’il existe trois manières de voir un film : seul, en couple, ou en groupe.

  • Un thriller masculin, par exemple c’est un genre difficile à faire marcher en salles : vous touchez une personne, vous avez un client.
  • Une comédie romantique vous touchez une personne vous avez un couple, donc deux personnes.
  • Un film d’animation vous touchez une personne vous en avez quatre : les deux parents et les deux enfants. Tout le monde essaie d’en faire car c’est cher, mais ça remplit les salles et c’est taillé pour les multiplexes.

Les multiplexes pèsent 60% des entrées du territoire, ils appellent des films de multiplexe, en opposition à un maillage de salles « Art-et-essai » très fort. Celui qui en souffrira le plus c’est le film qui est entre les deux : c’est un film « intermédiaire ».
Au Nom De Ma Fille par exemple est très dur à faire marcher : c’est un film qui n’est pas fait pour se détendre un samedi soir, alors que le multiplexe est conçu pour ça. Les salles art-et-essai à côté sont plus pour des projets sélectifs.
Au Nom De Ma Fille vous avez Daniel Auteuil et Vincent Garenq qui vont vous permettre de passer par la case « cinéma » , mais on peut se demander si en vidéo simple ce serait plus facile à faire marcher…

Au nom de ma fille, de Vincent Garenq.

Dans ce mode de fonctionnement assez aléatoire, comment va se positionner la société de distribution afin d’être rentable ?

Quand Sony faisait des objets techniques pointus, ils se rendaient vite compte que sans contenus ça n’est rien. Sony rachète alors la major américaine Columbia dans les années 80, puis les japonais demandent alors au président comment ça marche. Il leur répond : « Vous allez faire 10 films dans l’année, les 7 premiers vont perdre. Les 2 suivants vont rembourser ce que vous avez investi. Puis le 10e si vous êtes doués non seulement il gagne de l’argent, mais il rembourse aussi les 7 premiers. » Les japonais tranchent « On veut faire uniquement les 3 derniers« , sauf que ça ne marche pas comme ça.

Quand vous avez 10 films dans votre line-up, vous ne savez pas où sont vos succès et où sont vos échecs. Jamais. Vous savez que vous allez avoir des pertes ainsi que des gains, le métier si vous n’êtes pas mauvais est donc de faire en sorte qu’à la fin de l’année vous terminez à un équilibre.
Il ne faut pas oublier qu’ARP Sélection est une boîte qui fut sauvée par Taxi qui a tellement bien marché qu’ils ont eu assez pour faire 10 ans de line-up prépayés. Sauf qu’ils ont mis de l’argent partout et sont aujourd’hui revenus à la situation de départ. Océan Films était il y a 10 ans sur le point de mettre la clé sous la porte avant que La Vie Des Autres ne les sauve ! Stéphane Célérier n’arrivait plus à payer ses fournisseurs avec Mars Distribution, tout d’un coup sort La Famille Bélier et c’est reparti ! Un film peut vous tuer comme faire votre richesse. C’est un métier aussi beau que le loto. Vous ne gagnez jamais mais il y a toujours un gagnant, ça vous fait toujours rêver. Tout le monde veut tenter sa chance.
Si vous voulez, il faut imaginer un film qui se lance comme si vous lanciez une PME…

On parle quand même d’un art à part entière. Le distributeur risque-t-il de sacrifier l’artistique sur l’autel de l’économie ?

Vous savez, plein de gens pensent qu’Apple c’est de la poésie, de l’artistique… non c’est une PME ! Il y a autant d’art dans le cinéma que dans le monde de l’entreprise. Il y a des entreprises éthiques, d’autres pas, dans le cinéma il y a des films artistiques et d’autres, commerciaux.

Il y a deux types de distributeurs : ceux qui sortent les films qui leur plaisent et ceux qui sortent des films qui vont plaire au public. Moi en tant que spectateur, je vais prendre autant de plaisir à aller voir Les Ardennes que Les Tuche. Simplement j’ai des envies différentes : si je passe une semaine de merde j’aurai envie de me vider la tête, sinon mes goûts artistiques me mènent vers des choses plus pointues.

La longue file d’attente pour Star Wars : Le Réveil de la Force, au Grand Rex à Paris.

L’immense avantage du marché français est de permettre cette diversité et de faire en sorte que Les Ardennes soit exposé comme un blockbuster américain. Dans certains pays européens il n’y a que peu de cinématographie locale. Chez nous il y a un cinéma américain qui fait 50% du marché, un français qui fait 40%, et un « étranger » qui fait 10%. Pour ce dernier c’est très difficile de lui trouver une place sur les écrans. C’est à la fois notre force et notre plus gros problème.
En effet les multiplexes ont permis de mettre plus de films en salles mais cela ne veut pas dire qu’il y en a plus qui marchent, au contraire. Regardez le box-office de cette semaine : 1) Le Livre De La Jungle, 2) Les Visiteurs, 3) Batman v Superman, 4) Zootopie… Ce type de cinéma est écrasant.

Mais d’un point de vue éthique, le distributeur doit-il parfois en arriver à ruiner les intentions artistiques d’un film pour mieux le vendre ?

C’est plus complexe que cela. Il y a une différence entre la France et les autres pays du monde. Aux Etats-Unis, il y a le principe-maître du Copyright : celui qui a les droits du film, le producteur, est le propriétaire de l’œuvre. En France c’est le réalisateur : ici, on est sous le règne du Droit d’auteur. Tout distributeur qui travaille sur un film français apprend comme première règle que vous ne pouvez en aucun cas aller contre le principe du droit d’auteur. Tout le travail sur le cinéma français est de respecter la vision du réalisateur tout en maximisant ses chances de succès au box-office. Faire du cinéma c’est se mesurer à un étalon qui est le public.

La question du distributeur est : « Sur quoi on va remplir une salle? » . Il faudra parfois être prêt à dire au réalisateur : « OK on va remplir ta salle, mais en vendant des choses que tu ne voudrais pas forcément mettre en avant ». On en discute toujours avec lui si par exemple la bande-annonce est géniale mais ne reflète pas le film.
Le marketing du cinéma c’est deux choses : « comment vais-je faire pour faire entrer les gens dans la salle » (dépend du marketing) et « que vont-ils dire à la sortie » (dépend de l’oeuvre artistique).
Le million d’entrées des Visiteurs en une semaine est globalement le résultat du travail du distributeur. Le fait que le film soit très décevant est la responsabilité des producteurs.

Votre opinion sur l’affaire qui secoue actuellement le cinéma français : la relation déséquilibrée entre distributeurs et exploitants ?

C’est important de dire que c’est un métier où les gens se parlent, où on peut penser que les relations sont déséquilibrées. J’invite les gens qui pensent ça à aller voir du côté de la grande distribution où c’est réellement le cas entre ceux qui vendent et ceux qui tiennent les magasins.

La manière dont le cinéma est distribué dans le monde vient du rapport de force que les majors américaines entretiennent avec les salles locales. En France c’est différent : les majors sont là mais il y a d’autres acteurs locaux (Gaumont, UGC, SND, Pathé, nous..) qui eux aussi ont leur place. Surtout, les salles ont un rapport de force très fort : elles sont toutes unies sous la même fédération, la FNCF dont le représentant parle pour elles. Nous sommes un des seuls territoires où les rapports de force sont les plus équilibrés.

Victor Hadida, président de la Metropolitan Filmexport, étreint le président de la  FNDF (Fédération Nationale des Distributeurs de Films), Richard Patry.

La deuxième chose, c’est qu’il ne faut pas oublier que le CNC organise la totalité des flux entre les salles, le distributeur et le producteur. Toute salle qui génère des recettes donne un bordereau de recettes au CNC qui redistribue ensuite aux différents acteurs du secteur. Il y a une transparence absolue qu’il n’existe pas dans les pays étrangers : allez voir en Russie où les mecs déclarent ce qu’ils veulent, on va rire !

En ce moment il y a des discussions, les producteurs pensent que les salles les lèsent deux ans après avoir pensé ça pour les distributeurs. Ils s’étaient rendus compte que non seulement les distributeurs ne les lésaient pas mais qu’en plus ceux-ci étaient dans une situation beaucoup plus précaire que la leur. Moi en tant que distributeur je perds de l’argent sur un film que je prends, pendant que le producteur en gagne parce qu’il l’a fabriqué. Mon réalisateur me met la pression mais lui a eu son salaire et a délivré son film. Évidemment il cherche des perspectives de recettes supplémentaires derrière mais il est déjà payé. Moi, je démarre à « moins » . J’engage le film, je mets les MG (minimum garanti, ndlr) et frais de sortie et je suis à deux fois « moins » ! Ils ont cherché à dire qu’on les volait alors qu’on cherche à récupérer de l’argent plus que les autres car on en met le plus, maintenant ils s’attaquent à l’exploitation.

Les salles n’ont pas toujours l’air vertueuses…

Évidemment sur les 2.000 salles toutes ne le sont pas, mais tous les circuits comme Gaumont-Pathé, CGR, UGC font œuvre de transparence. On en revient au problème principal : il y a trop de films. Ce qui est discuté aujourd’hui c’est pourquoi certains films ne sont pas programmés alors qu’on pense qu’ils devraient l’être. Qu’est-ce qui fait que je découvre l’existence de certains films le mercredi-même alors que c’est mon métier ? Si moi j’en suis là, le public il en est où ?

Le dernier Woody Allen.

Pourquoi on en est arrivés là sur les cartes illimitées, qui ont structuré un marché comme l’avaient fait les multiplexes ? Il faut choisir son camp entre ceux-ci et les salles art et essai, il n’y a plus de films entre les deux. Je n’ai rien contre les salles Art et Essai mais quand je vois que ni Mon Roi ni Macbeth ne sont recommandés « Art Et Essai » alors que Mon Roi est Prix d’Interprétation Féminine à Cannes, ils vont droit au mur en pensant que parce que je suis une grosse société je ne mérite pas ce label.
Les salles classées Art et Essai étaient 250 il y a dix ans, 1000 aujourd’hui : sur 2000 cinémas c’est énorme ! Cette association a pris de plus en plus d’adhérents pour prendre le pouvoir et aujourd’hui elle se rend compte que des adhérents réclament des films qu’ils ne devraient pas avoir.

Doit-on considérer qu’un Woody Allen qui est Art Et Essai à Boulogne-Sur-Mer, doit l’être également à Paris, un marché où un Woody Allen devient commercial chez UGC ? Est-ce que la notion d’Art et Essai doit être la même dans des grandes villes avec un public éduqué à ça ? Plus globalement, faut-il toucher sur la confiserie, est-ce normal que l’exploitant prenne 1€ de frais de gestion sur la e-réservation d’un billet dont je suis censé toucher 50%, à qui appartiennent les 30 minutes de pub avant le film ? Ce sont des questions de fond qui sont débattues actuellement.

Encore une fois la crispation vient du trop-plein de films. Plus il y a de films, plus il y a de sanctions dont celle, immédiate, de la salle !
C’est drôle car les premiers qui ont montré l’exemple en France, ce sont les majors américaines ! Warner a divisé par deux le nombre de films sortis par an, Disney montre moins de films trop mièvres… Universal doit être le dernier à avoir dans son line-up un reliquat de sorties techniques dont ils cherchent à se débarrasser pour se sortir d’un deal avec les télévisions pour la diffusion. On va y arriver, le marché doit se réguler de lui-même et s’auto-nettoyer !
Le problème c’est que si vous avez lu la presse, vous savez que Stephane Huard qui est arrivé chez Sony a décidé de distribuer du cinéma français, la société de production Légende a lancé sa branche de distribution… Il y a de plus en plus de distributeurs…

Avec une grosse structure comme Studiocanal, seriez-vous prêt à faire moins de films uniquement par éthique ?

J’ai un documentaire qui s’appelait Malala, je l’ai retiré du line-up et vendu à France 5 qui l’a diffusé : on a perdu de l’argent sur une décision comme ça le sujet était fort mais le film moins… A War, on ne voulait pas le sortir même s’il est super, puis il s’est retrouvé dans la shortlist des 5 films étrangers aux Oscars, on était alors obligés.
C’est plus facile de ne pas sortir un film étranger dont on a acheté les droits, sur lequel on a le pouvoir de décider de ce qu’on en fait, qu’un film français où c’est plus complexe.

Quelles évolutions avez-vous vues dans le métier de la distribution ces dernières années ?

J’ai débuté au moment du premier multiplexe. Le paysage de la fréquentation est devenu un paysage de multiplexes, le cinéma dit d’« entertainment » est devenu très fort. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont changé notre manière de travailler sur un film : une des grandes différences entre Les Bronzés 3 et Les Visiteurs 3, c’est l’existence des réseaux sociaux qui amplifient tout (succès comme échecs).

Un exemple de tweet assassin sur Les Visiteurs 3.

Des films à 20 millions d’entrées, il y en a trois (Titanic, Les Ch’tis, Intouchables) sur les 20 dernières années alors que le box-office est mesuré depuis 1945. Et il y en aura de plus en plus, car les gens sont devenus de grands consommateurs de culture, mais plus dans une optique du « film qu’il faut avoir vu » , « livre qu’il faut avoir lu », « album qu’il faut écouter » … On est dans un océan d’offres, il y a de plus en plus d’échecs mais il y a aussi des succès absolus, amplifiés par les réseaux sociaux, les médias et la pression sociale. Sur Intouchables, les gens vendaient le succès du film avant sa sortie ! On a même coupé du budget marketing, à un moment le film nous a échappé et a vécu sa vie. Et il y aura d’autres succès français comme celui-ci.
Côté américain il y a des limites liées au fait que l’offre est formatée, ne permettant que peu d’accidents. Mais eux sont dans un schéma différent. Au départ le cinéma américain visait le marché américain, l’international étant du bonus. Aujourd’hui c’est l’inverse ! On vient de franchir les premières années où le box-office chinois fait plus que l’américain.

En 2015 les studio américains ont créé une convention, le Studioshow en France pour convaincre les exploitants.

En France le marché est façonné par les multiplexes qui ont changé le métier, par les cartes illimitées. La carte a transformé le spectateur en consommateur. Elle a créé une clientèle d’ « assidus » (plus de 4 fois par mois) mais le problème est qu’il n’y a rien derrière celle-là. Si vous avez 60 millions de français, il y en a 30 millions qui consomment, mais depuis 10 ans. On aurait tous dû se mettre autour d’une table et se poser la question : « veut-on recruter des spectateurs ou veut-on que le spectateur actuel consomme plus ?» . La carte illimitée y a répondu en disant « on se fiche des autres, ceux qui y vont 4 fois par an vont y aller 10 fois » . Si les gens consomment et ne deviennent plus « spectateurs« , un film va faire un minimum d’entrées puis s’écrouler derrière : il ne bascule pas d’un public à un autre à cause des cartes illimitées.

La carte illimitée est-elle alors un avantage pour le distributeur ou un inconvénient ?

Les principales cartes illimitées.

Il y a des avantages, mais aussi d’énormes défauts. La France est le pays avec le prix d’entrée moyen le plus faible en Europe, c’est dû à la carte qui fait 50% des entrées d’UGC. Elle entraîne donc une consommation de « films à carte » . Ça a permis à un tas de distributeurs de films Art et Essai de faire un certain nombre d’entrées sur Paris, disons 20.000, mais il n’y a rien au-delà !

Ça a changé la programmation d’UGC car un consommateur de carte veut voir tous les films, ce qui force UGC à en mettre un maximum à l’affiche au détriment de l’éditorialisation de la salle. UGC Les Halles est la première salle de France en première semaine, mais aussi une des plus mauvaises en deuxième semaine car les gens veulent toujours voir de la nouveauté. Paris, depuis trois ans, est la seule région qui perd des entrées alors que le marché en gagne. Cette région a un énorme problème. Les comédies populaires et l’animation sont moins présentes qu’en province, personnellement je pense que la raison principale est la carte illimitée.

UGC est le circuit le plus vieux de France en termes de structure et de public, mais c’est le circuit le plus faible sur les films d’animation. Le problème est que le public des films d’animation que tu recrutes aujourd’hui sera le public de demain. Eux ont fait un choix très clair : ils se fichent de recruter des gens, mais veulent que ceux qui sont là sur-consomment. C’est un choix payant jusqu’à aujourd’hui, peut-être pas dans le futur. Ce serait impossible d’arrêter la carte illimitée : ils ne peuvent plus. Le jour où le box-office français va basculer du nombre d’entrées au chiffre d’affaires comme dans tous les pays du monde, on va se rendre compte que l’écart sera énorme entre celui d’UGC et Gaumont-Pathé.

Le célèbre UGC Ciné Cité Les Halles.

Comment voyez-vous le futur de la distribution ?

Je pense que les gens vont continuer à aller au cinéma. On a intérêt à ce que la salle de cinéma soit forte car quand elle l’est, elle attire des spectateurs qui feront du chiffre d’affaires aux acteurs du secteur. Le réseau de salles de cinéma en France est techniquement sain, on investit beaucoup (on est le premier pays d’Europe en nombre de salles Dolby Atmos). Il y a la volonté d’offrir un confort au spectateur, qui prend toujours plaisir à aller au cinéma.

A côté, la télé chute. C’est un problème économique pour nous sur les diffusions de films et dans le pré-financement, mais c’est une chance. En effet les gens ont assimilé le fait qu’ils peuvent regarder des séries et du sport à la télé, mais pour le cinéma qui a toujours la capacité de se réinventer, ils vont en salles.

Je suis optimiste pour le futur du cinéma, les gens auront toujours envie de prendre le risque de s’asseoir à côté d’un inconnu pour vibrer sur des films ! Ceux qui font ce métier aujourd’hui ont de plus en plus conscience qu’ils font un film en pensant au moment où il sera montré.
J’y crois, en tous cas plus que les gens qui font de la télé !

Un grand merci à François Clerc pour sa gentillesse, son franc-parler et sa disponibilité pour ce long entretien !

Entretien réalisé le jeudi 21 avril 2016 par Vincent Courtade.

Cinéphile infiltré dans l'industrie du ciné. In David Fincher we trust.

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