Après le doubleur Donald Reignoux, le distributeur François Clerc et une longue trêve, l’Interview de l’Ombre redémarre sur un nouveau site tout neuf qui sent encore la peinture fraîche. L’occasion d’un long entretien avec Karim Debbache, icône de ces nouvelles chroniques sur Internet. Documentées, pertinentes et drôles, ses émissions Chroma ont le soutien d’une communauté très active, l’ayant suivi dans un Ulule de 200 000€, soit dix fois la somme voulue, ou s’arrachant les places de son ciné-club monté en partenariat avec l’association Panic!Cinéma à Paris.

À sa manière, Karim Debbache fait vivre une nouvelle cinéphilie 2.0, qu’il décortique avec nous :

 

Raconte-nous ton parcours avant Internet.

Alors ! Avant Internet, déjà, je suis né. Autour de 1986, par là. Ensuite, j’ai fait des études assez standards, dans un lycée… assez standard aussi, mais fort sympathique, à Boulogne-Billancourt. J’ai eu mon bac ES avec une option cinéma, à laquelle j’ai eu 20/20 et je tiens à le dire ! J’ai fait un BTS Audiovisuel, en montage puisque j’avais appris le montage de manière non conventionnelle, en faisant des vidéos sur Counter-Striker (sous le pseudonyme YokozowneR, ndlr) parce que je n’avais pas accès à des caméras pour tourner des images et qu’il existait des moyens assez simples pour enregistrer mes parties. C’est d’ailleurs là que j’ai rencontré Gilles qui était en son.

Après, j’ai bossé en postproduction, en commençant par faire des affiches de films pendant que Gilles était directeur technique d’une petite société de postproduction audiovisuelle en plein cœur de Paris. Il m’a mis en contact avec eux parce qu’ils voulaient acquérir une station d’étalonnage et d’effets spéciaux. Là-bas, j’ai fait pas mal de postproduction sur des films et des documentaires pas très connus.

Ensuite, j’ai quitté ce travail et j’ai voulu faire un documentaire sur les jeux vidéo. Je me suis dit que plutôt que de poser des questions aux gens qui ont l’habitude de parler de jeux vidéo, aux journalistes ou aux développeurs, j’irais voir ceux qui en parlaient sur Internet et c’est comme ça que j’ai rencontré Usul. Hasard de la vie, nous habitions à 10 minutes l’un de l’autre. à cette époque, il préparait 3615 Usul, mais jeuxvideo.com refusait parce qu’il n’était pas techniquement calé. Du coup, comme j’avais un Canon 5D, je lui ai proposé de réaliser les épisodes pendant qu’il présentait et c’est comme ça que j’ai travaillé sur les dix premiers épisodes de 3615 Usul, avant qu’il ne parte en Bretagne.

Puis je me suis dit que j’allais essayer de proposer un truc à JVC, une émission où j’allais parler de cinoche, parce que je suis très cinéphile, et de jeux vidéo, parce que je suis un gros gamer. On a tourné le pilote de Crossed avec Gilles et on nous a dit banco.


Une des premières émissions de 3615 Usul.

Est-ce que le succès de 3615 t’a poussé à te dire que l’on pouvait parler d’art de niche de geek différemment sur Internet ?

Oh, non… je me le disais déjà avant de faire 3615 Usul. Enfin, tu parles de succès, mais il faut relativiser les choses, nous n’étions pas des stars du tout. Ça faisait un peu de vue, mais ce n’était pas une révolution culturelle, c’était un petit truc quoi.

Par la force naturelle des choses, je me disais que l’on arriverait forcément vers ça, c’est-à-dire des particuliers qui ont les moyens de tourner, de monter et d’uploader eux-mêmes leur contenu vidéo et que, par conséquent, une liberté de ton allait naturellement s’imposer, sans même qu’il y ait de forcing à faire. Nous étions aussi dans un moment où était remise en cause la « parole officielle des médias » et tu te rendais bien compte que les gens étaient en demande d’un contenu plus vrai, plus sincère. Par contre, si le succès de 3615 ne m’a pas influencé, il m’a fait rencontrer d’autres personnes qui cherchaient aussi à produire ce contenu.

La Mafia Nesblog ! 

La Mafia Nesblog, c’est ça ! Oh, ça nous a fait rire sur le coup, mais c’était n’importe quoi en vrai, il n’y a pas de Mafia Nesblog. Il y a juste des gens qui boivent de la bière en parlant de jeux vidéo et qui font des trucs et des machins dans leur coin parce qu’ils n’ont pas grand-chose d’autre à faire ! (rires)

Quand tu fais Crossed, tu passes devant la caméra. Comment as-tu vécu le fait de te mettre en scène, ainsi que tes amis ?

Déjà, j’ai des amis très drôles à la base. Jeremy par exemple, c’est facile puisqu’il a déjà une gueule et des punchlines super marrantes dans la vraie vie. Parfois, dans Crossed, quand on voulait des passages un peu rigolos, on se disait qu’il suffisait de le mettre devant la caméra pour que ça fonctionne.

Moi, c’est bizarre, parce que tu as un rapport à l’ego un peu chelou quand tu commences à mettre ta gueule sur Internet, surtout que je ne l’aime pas spécialement ma gueule, mais j’avais envie d’affirmer le fait que mes émissions étaient le produit de ma pensée. J’avais envie de les incarner totalement, parce que je trouve ça plus chaleureux et que je n’aime pas quand on parle de façon un peu froide sur Internet. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour que les gens puissent avoir de l’empathie pour le programme.

Après Crossed, vous étiez très discrets. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

J’écrivais Joueur du Grenier la moitié de mon temps, c’est-à-dire deux semaines par mois. Le reste du temps, j’essayais simplement de monter le projet Chroma.

Le pire reproche de j’ai vu de ma vie venait d’un mec ayant écrit sur Internet : « Il ne pouvait pas réfléchir à d’autres moyens que le financement participatif, alors qu’il pouvait le faire financer autrement ? ». Qu’est-ce qu’il pensait que l’on faisait pendant tout ce temps ? C’est le type de gars qui regarde sa montre à midi, puis à 14h et se dit « merde, ma montre est cassée, elle ne m’affiche pas 13h », mais les choses se passent quand tu ne les regardes pas.

On se faisait chier à écrire les premiers épisodes et le fil rouge, mais c’est juste hyper compliqué de trouver un financement pour un programme hybride comme le nôtre. Tu ne finances pas cela comme cela, tu ne vas pas voir une chaîne de télévision en disant « j’ai besoin de 20 000 € », ce n’est pas possible. On a trouvé Dailymotion au bout de plusieurs mois de recherche et le temps de mettre tout cela en forme, ça nous a pris un an et demi.

Lors d’un passage sur Usul Radio, tu avais un peu gueulé contre le financement participatif de Noob, car tu ne trouvais pas ça juste qu’ils utilisent l’argent des abonnés pour acheter du matériel. Quelles étaient vos réflexions vis-à-vis de votre propre crowdfunding ?

Franchement, par rapport à Noob, je regrette. Je ne l’avais pas dit comme un idiot qui voulait allumer le type, c’était vraiment une réflexion que j’avais faite par rapport aux nouvelles méthodes de production de fiction sur Internet. J’en avais conclu que si tu voulais te faire financer un projet, l’argent récolté devait aller uniquement à ce projet-là. Par exemple, tu loues ton matos, tu ne l’achètes pas et j’avais justement appris par des gens qui bossaient dessus qu’ils avaient acheté des tonnes de matos et je ne trouvais pas ça cool. Pour autant, je l’ai formulé de façon dégueulasse.

Après, ça ne change pas grand-chose à mon point de vue sur le sujet. Quand tu te fais financer une émission sur Internet, je ne trouve pas ça réglo d’acheter du matériel et je ne parle pas des consommables (pieds ou perches), je parle de grosses caméras et des grosses stations qui coûtent une blinde. Ou alors, tu te fais financer tes projets sur deux ans et c’est différent.

Sur Chroma, la première chose que l’on s’est dite était que notre crowdfunding financerait uniquement la première saison et qu’on ne voulait pas s’en servir pour investir sur les futurs projets. Nous avons, par exemple, acheté la caméra, parce que ça revenait plus cher de la louer. Par contre, à la fin de la première saison, nous allons la revendre et donner l’argent à une fondation contre le cancer. C’est une solution que nous avons trouvée pour garder une sorte d’équilibre moral.

Quelles étaient vos premières réactions après le succès de votre crowdfunding ? 

C’était l’étonnement, parce que nous avions demandé 20 000 €. Jeremy était le plus confiant, il disait que les gens nous aimaient bien alors que Gilles et moi étions plus dubitatifs. Par chance, ça a marché, même au-delà de nos espérances.

On a même essayé d’arrêter le crowdfunding, mais on n’a pas le droit. En fait, on s’était paré sur toutes les situations et si nous avions trop d’argent au final, on était un peu dans la merde parce qu’on ne voulait pas plus d’argent que prévu. Quand Gilles a demandé ce qui se passait si ça dépassait alors qu’on ne veut pas plus pendant une réunion, les mecs étaient morts de rire. Il s’avère que c’est arrivé et que l’on n’a pas eu le droit d’arrêter le truc, ce qui est normal parce que Ulule prend un pourcentage dessus. Par contre, on a refusé de relancer le truc, parce que, quand tu dépasses ta cagnotte, tu peux relancer en offrant de nouvelles contreparties. Sauf que, encore une fois, on ne voulait pas plus d’argent.


La vidéo de présentation du crowdfunding pour la saison 1 de Chroma.

Avec Chroma, vous étiez enfin libre de toutes les contraintes de Crossed. Comment s’est faite la sélection des films ?

Nous sommes passés par plein de phases. Au départ, c’était consacré au slasher, un de mes genres fétiches au cinéma, mais on s’est dit que c’était un peu trop restreint maintenant que l’on pouvait faire ce que l’on voulait. Quand on a commencé à vraiment écrire, on s’est dit que l’on parlerait des suites et des remakes, en pensant que ce serait la thématique de l’émission. Finalement, c’est ça, mais pas exactement cela non plus parce que l’on a retravaillé ces thèmes avec des questions anthologiques du cinéma. J’étais tombé sur La valeur d’un film d’Éric Dufour et il se pose des questions classiques sur qu’est-ce que c’est que le cinéma ? Quand j’ai lu le truc, j’ai trouvé ça effroyablement mauvais et je me suis alors dit que ces questions-là revenaient et qu’elles étaient intéressantes finalement.

En plus, ces questions s’écartaient un peu de la façon de parler des films sur Internet, qui consiste à les attaquer sur l’angle des cultural studies, c’est-à-dire l’impact qu’ont les films sur la société et sur les minorités notamment. Ce sont des questions géniales et essentielles, mais ça donnait des débats un peu malsains. De base, ce sont des questions clivantes, mais ça devenait surtout des trucs polarisants sur : es-tu un méchant ou pas ? Il fallait essayer de prouver que tu n’es pas un méchant et je trouve ça stérile pour le cinéma.

Par exemple, tu as un film qui sort et il y a une telle minorité ethnique qui est représentée, c’est-à-dire qu’il y a des noirs, des femmes, des arabes, etc. Bon, quelqu’un arrive – j’allais dire un facho, mais pas nécessairement – et dit que ce film est une propagande politique. Avec une telle amorce, je m’attends à avoir une discussion pour savoir si, finalement, tous les films ne sont-ils pas politiques ? Bah non, deux messages après, tu as un « t’es qu’un facho », puis « ah ! toi, ta mère est une pute » et à la fin « ah !, toi ta mère, elle est morte ! » (rires). Forcément, je me dis : est-ce que c’est vraiment ça que je veux développer dans mon émission ? De toute façon, en revenant sur des questions anthologiques, tu baveras sur des questions transversales comme la représentation des minorités, parce que tout est lié et que je me permets de rebondir sur tout pour être le plus large possible sur les films que je traite.

Je suis scandalisé par la majorité des théories que je lis sur le cinéma, même par des trucs considérés comme des classiques, comme les livres d’André Bazin. Tous les théoriciens, que je sois d’accord ou non avec eux, ont un arbitraire qui construit leurs pensées et je me suis rendu compte que toutes ces guerres de chapelles étaient des guerres d’ego. Je pensais que c’était une base, que personne n’avait de vérité sur le cinéma. Pourtant, quand tu lis certains bouquins, même récents, ils sont tous persuadés d’avoir craqué la matrice de l’existence humaine sur ce qu’est le cinéma et sur ce que ça devrait être.

C’est aussi par rapport à ça que j’avais besoin de relativisme, même si je pense quand même qu’il existe un bon et un mauvais dans le fond. J’en avais juste marre que des gens snobs viennent m’expliquer que mes goûts sont inférieurs aux leurs parce qu’ils ont aimé tel ou tel film et pas moi. Je trouve ça absurde, ça n’a pas de sens, ça fait même reculer le cinéma qui passe pour un art pédant alors c’est, de base, sincèrement populaire. Au départ, c’est quand même un art d’ouvrier, c’est après que ça a été récupéré par les élites parce qu’elles aiment bien faire ça, mais je n’ai aucune sympathie envers ces gens. J’avais envie d’aller à l’encontre de ça.

Pourquoi avoir ajouté un fil rouge aux épisodes de Chroma, en plus de la densité de ton propos ? 

Parce que, pour moi, le fil rouge a du sens à l’intérieur de ce propos. Les questions que je me pose sur les définitions du cinéma tournent autour d’une même clé de voûte, c’est-à-dire la spécificité du médium cinématographique. Je n’ai pas de certitudes, mais j’ai des convictions et je pense que la spécificité se fait par le montage, par l’image et par les histoires que le cinéma raconte. Par conséquent, dès que tu admets produire du cinéma, c’est-à-dire de l’image animée, les outils devront être ceux du cinéma.

Les vidéos de cinéma sur Internet sont trop construites sur le modèle de la dissertation illustrée, comme Every Frame a Painting. Ils ont un texte en voix off qu’ils mettent sur des images pour illustrer le propos. Moi, comme je décide d’utiliser les outils de l’audiovisuel, je dois forcément faire de la fiction. Ce n’est pas juste un divertissement qui accompagne mes propos, tout est symbolique, tout a un sens. Quand tu décodes le bordel, tu comprends que le scénario de Chroma correspond à ce que je dis sur le cinéma.

As-tu un point de vue sur la critique actuelle ?

Non, parce que je ne la connais pas et les bouquins que je lis sont ceux de théoriciens, pas de critiques.

Alors, as-tu un point de vue global sur la critique ?

Depuis toujours, j’ai un sincère problème avec les opinions péremptoires. Quand les critiques disent avoir la vérité sur un tel sujet, surtout en cinéma, je sais très bien que c’est faux. Enfin, ça crève les yeux. Quand tu lis, par exemple, ce qu’écrivent les critiques des Cahiers du Cinéma à la sortie d’un film et 10 ans après, ce n’est pas une petite différence, c’est le grand écart. Tu as lu ce qu’Olivier Assayas disait sur le New York 1997 de John Carpenter ? Il disait que c’était un film de fasciste ! Le vrai souci, c’est qu’ils sont persuadés d’avoir raison et qu’en plus, ils ont des arguments rhétoriques pour te persuader de ça.

C’est encore plus dur quand ce sont des gens que tu aimes qui détruisent une forme de cinéma que tu respectes. D’autant plus qu’ils le font par pur ego, prétention, suffisance, mépris de classe et à travers des pensées que je trouve abjectes. Quand ils font des critiques, on dirait qu’ils essayent de sortir le pire d’eux-mêmes. Ils n’ont aucune forme d’empathie pour ceux qui font les films. Même quand il y a des films que je trouve mauvais, pétés jusqu’au cul, je sais qu’il y a une main humaine derrière et j’essaye de me mettre à leur place. Tu ne peux pas les dégager d’un revers de la main parce que tu tiens une plume…

L’exemple du cinéma de genre dans la pensée française, c’est terrifiant. Heureusement que l’on a eu des choses intelligentes sur le sujet, comme Midi Minuit Fantastique et le Mad Movies des années 80, sinon on en serait encore à des « ça fait bouboum, c’est de la merde ». J’ai vraiment l’impression que ces gens n’arrivent pas à comprendre que ce dont on te parle dans un film n’est pas la même chose que ce que l’on te montre. Il y a des types qui ont l’impression que Blade II est un film de zombies, alors que non, ça parle de famille et de patriarche. La Mouche ne parle pas d’une mouche, mais de violence conjugale et d’alcoolisme. Ce sont les limites de leurs propres pensées qui les conduisent à exprimer un sincère mépris de classe envers des gens qui s’expriment avec un langage différent du leur.

Tu peux avoir des opinions, c’est super, tu peux même avoir des convictions, dès lors que tu as des certitudes, il faut se poser des questions sur qui tu es. Je ne sais pas, il faut boire de l’eau pétillante et se poser deux minutes. Les types ont la réelle sensation d’avoir compris l’existence et le sens du monde, mais il faudrait leur que ce ne sont pas des déités.

Finalement, Chroma ne serait-il pas contre cette culture du « bon mot », celle de Twitter surtout ? Tu décides de prendre ton temps pour étudier les films et pour en parler, en citant des théoriciens parfois complexes. 

Ouais… un peu. Pas par rapport à twitter, mais par rapport aux punchlines globalement. Même s’il y a certaines punchlines que j’adore, comme celles de Jean-Luc Godard. Pour moi, c’est un rappeur ce mec, c’est Booba.

Nous l’appelons MC Godard ici. 

Exactement, MC Godard ! (rires)
Enfin voilà, j’aime bien le sens du bon mot et de la bonne phrase, mais sur les réseaux sociaux, c’est surtout une manière de se faire mousser.

J’aime bien les pensées longues, j’aime bien quand on se prend la tête sur un sujet précis ou sur un film précis, même quand c’est un film de merde. Offrir à l’œuvre le temps de cerveau disponible qu’il mérite, parce que ça reste une création de l’esprit. Simplifier les mots, ça revient à simplifier la pensée.

Par exemple, je vois beaucoup les films que je traite dans Chroma. Il ne viendrait pas à l’esprit de faire une critique construite sur un film que je n’ai vu qu’une fois. Pour Crossed, on regardait chaque film trois ou quatre fois. Sur Chroma, on les regarde beaucoup plus. Signes, j’ai dû le voir 20 fois pour l’émission, mais parce que j’ai le temps et que je suis payé pour ça. C’est mon métier, je le prends au sérieux.

« Nouveau riche, ma Lamborghini a pris quelques dos-d’âne… »

As-tu le sentiment de faire vivre le patrimoine cinématographique à travers tes vidéos ? En tout cas, penses-tu jouer un rôle dans la cinéphilie actuelle et dans le développement de l’esprit critique collectif ?

Pffff, je ne sais pas… je n’ai pas assez de recul… je ne pense pas, mais si tu me dis que oui, je serais très content. C’est gentil, mais je n’ai pas cette impression-là.

Comment gères-tu ton image publique ?

Plutôt bien, à la cool… Par chance, je n’ai jamais eu affaire à avec des gens bizarres dans la rue, je n’ai rencontré que des gens super sympas qui ont juste envie de me remercier pour tel ou tel truc ou simplement de discuter avec moi de cinoche. Je n’ai jamais eu de problème par rapport à ça. Après, j’habite dans une petite ville donc je rencontre forcément moins de fans qu’à Paris.

J’essaye juste de ne pas trop taper mon nom sur Google, parce que je sais que je vais tomber sur des trucs qui vont me titiller. Ça m’est déjà arrivé. Bon, je me dis que, finalement, je m’en fiche un peu parce que personne ne fait l’unanimité, ce serait même hyper malsain. Je suis très content de ne pas être apprécié, d’autant plus que la plupart des gens qui disent des choses méchantes sur moi sont des personnes que je ne respecte pas. Si ce type, que je n’aime pas, dit du mal de moi, je m’en fiche. Ça aurait été presque une insulte, parce que mon émission est justement faite contre lui, pour que sa parole ait moins d’importance.

Comment avez-vous monté le projet Panic! X Chroma ?

Grâce à Alexis Blanchet, un ami universitaire qui m’a présenté Yann, le chef de Panic!.

Comment sélectionnez-vous les films qui passent pendant les séances Panic! X Chroma ?

Oh, ça se fait naturellement, on discute simplement autour d’une bière, en proposant tel film, en refusant tel film… On tourne régulièrement d’accord, car même si nous n’avons pas les mêmes goûts, nous sommes très contents de passer les films que l’on a choisis. Après, il y a des contre-exemples : on passe Freddy 3 : Les Griffes du Cauchemar alors que Jeremy déteste les slashers, mais bon, on est tellement fan qu’on le passe quand même ou encore Roar, ça c’est un kif de Yann, parce que je me fiche de ce film, je trouve même ça assez moche comme idée. (rires).

La prochaine séance de Panic! X Chroma au Forum des Images.

Ce qui est dingue avec vos programmations, c’est que vous passez Le Cercle Rouge et Les Affranchis entre Samouraï Cop et The Room.

Ils ont un immense point commun : ce sont des films ! (rires).

Le cinéma, ce n’est pas que des grands noms de personnes qui font des grands films, on les utilise simplement comme des repères dans le temps. Le cinéma, c’est tous les films qui existent, c’est un immense continuum de toute la pensée humaine. Chaque film évolue l’un par rapport à l’autre, chaque film apporte des films, chaque film en oublie… Parfois, il y en a qui ressortent et tu te dis que ce n’est qu’un détail en fait.

Tu t’en rends compte quand tu commences un peu à étudier le cinéma des origines. Tous les films y sont précurseurs, car ils inventent quelque chose qui relève de l’histoire du cinéma, mais c’est le cas tout le temps, pour beaucoup de films et on ne s’en rend pas compte, car on ne peut pas tout voir : il y a un continuum éclaté de films.

Nous trouvons ça génial le fait de passer un micro dans la salle, comme dans un ciné-club, c’est un truc qui ne se fait plus trop.

Ah ouais ? Pour moi le film n’est pas ce qui existe sur l’écran mais ce qui se passe dans la tête des gens. Quand on confronte des points de vue sur l’oeuvre, elle prend enfin sens. Ma philosophie est que si tu as un truc à dire sur un film, même une énorme connerie, on s’en fout, tu prends le micro, tu le dis. Les gens sont terrorisés d’avoir tort, mais ce n’est pas grave !

Être vidéaste sur Internet entraîne une nouvelle manière d’être son propre patron. Quelle est ta journée type pour un épisode de Chroma  ?

L’indépendance a ses limites, Internet appartient à de grands groupes privés maintenant. J’ai de la chance par rapport à ça, on ne m’a jamais demandé de toucher à mes vidéos, si ce n’est une fois jeuxvideo.com m’a fait une remarque par rapport à une blague dans l’épisode sur Postal.

Ma journée type : je me réveille, je travaille et le soir, je joue à Overwatch (rires). En fait, ça dépend à quel moment du processus je suis : parfois j’écris, parfois je tourne, parfois je monte. Le temps de fabrication d’un épisode est ultra variable.

En fait, quand on a monté le crowdfunding, on avait déjà tourné deux épisodes et les 20 000 € demandés étaient pour les huit autres épisodes (pour un total de dix au lieu de douze actuellement, ndlr). On avait de l’avance pour en sortir un par mois, mais quand les 200 000 € sont arrivés, ça aurait été du foutage de gueule de sortir ces deux épisodes comme ça donc on les a retournés en prenant donc du petit retard. Un épisode de Chroma en moyenne, c’est entre 5 000 et 6 000 mots. Là le dernier épisode est à 8 000, donc tout le processus prend plus de temps. Ça dépend aussi du sujet, car j’en connais moins certains que d’autres. L’épisode sur Les Affranchis, je connaissais le film par cœur donc j’avais moins besoin de le revoir.

Aussi quand je veux aborder des thèmes en particulier, je veux me documenter le mieux possible et j’aime lire des livres sur les sujets. Pour certains je les ai déjà en tête donc je sais où aller fouiller, mais pour d’autres, il faut le temps de se les procurer… Sur Crossed, c’était plus simple, car c’était plus instinctif, mais sur Chroma, ça dépend du film et du thème.

Quel est le bilan de cette première saison de Chroma ?

C’était super ! On ne sait pas encore ce que l’on fera après, on a des idées. C’était un super taf : je suis cinéphile et des films, j’en regarde. J’ai revu une copine de BTS qui me disait que déjà à l’époque, je parlais de films très vite et que tout le monde se mettait autour de moi pour écouter. Là c’est pareil, mais je suis payé pour le faire. Il y a quand même beaucoup d’organisation et de travail, mais globalement c’est le meilleur taf quand tu kiffes voir les films – avec le fait d’en faire.

Magnifique façon de passer son temps !

Tu mènes des projets en parallèle ?

Il y a Panic! X Chroma, on fait plein de projections, dont une à Nantes récemment pour y présenter Fade to Black. Parfois je vais dans des universités pour faire des conférences, mais c’est ponctuel, je n’arrive pas à considérer ça comme des projets en parallèle.


Conférence à la Cinémathèque Française sur « Les pratiques cinéphiles sur Internet »

Tu te verrais écrire pour d’autres médias, comme la télévision ou le cinéma ?

J’ai eu plein de propositions de chaînes de télévision, mais je les ai toutes refusées parce que j’aimais l’indépendance d’Internet.

Ils te donnaient carte blanche ? 

Oui, totalement, mais bon, c’est de la télé quoi… Aucun mépris, mais j’aime internet et je trouve intéressant de continuer à y faire des trucs. Enfin, je pourrais bosser ailleurs et faire des trucs qui me plaisent aussi, mais tant que ça marche sur Internet, je reste là.

Tu disais sur Usul Radio que tu n’aimais pas quand les youtubers allaient à la télévision.

Ça aussi, je suis revenu dessus un peu, car, entre-temps, les mannes financières ont racheté Internet.

Vincent Bolloré a même racheté Dailymotion…Internet n’est pas plus sain que la télévision et il y a même des moments où je me dis que c’est pire. Ce sont les mêmes milliardaires qui tiennent les deux trucs : comment peux-tu bosser sur Youtube pour une multinationale gigantesque qui en plus te traite mal et, à côté de ça, dire que France 5, c’est horrible ? On n’a pas de média complètement indépendant. Tu peux faire des choses indépendantes à l’intérieur, mais c’est racheté par les mêmes fous que la télévision : les placements de produits n’ont jamais aussi été présents sur Internet, n’importe qui se vend pour n’importe quoi. Je ne défendrai plus Internet comme étant une exception, j’avais cette sensation en arrivant, mais ce n’est plus vrai.

Tu parles un peu comme Jean-Luc Godard quand il parlait de la télévision : vous auriez pu en faire un truc cool, mais vous avez tout gâché.

Ah complètement, c’est consternant. Ce n’est pas les contenus, mais c’est la façon de faire les choses qui ne sont pas bonnes. « Ils ont niqué le jouet », c’est un super Lego sans sa tête.

Il y a une prise de conscience récente chez des youtubers qui semblent essorés par la folie d’Internet.

Moi ça fait un moment que je m’en rends compte.

Alors que les autres vidéastes sont obligés de faire des vidéos de plus en plus courtes, tu sembles être complètement à contre-courant avec des vidéos de plus de 20 minutes. Les gens regardent tes vidéos jusqu’au bout ? 

Ouais, je suis content d’être ça. Je ne regarde pas les statistiques, ni même combien de vues je fais, mais les gens m’en parlent en entier donc je suppose qu’ils restent jusqu’au bout. Le calcul est rapidement fait : une vidéo qui fait un million de vue rapporte la même chose à Youtube qu’un million de vidéos à une seule vue. Ils n’ont aucun intérêt à avoir des créateurs en fait. Dailymotion essaie un peu de prendre le contre-pied et de viser les créateurs, mais il n’y arrive pas, car la situation est compliquée – même s’ils essaient de remonter un peu.

Plus la vidéo est courte, plus tu peux en regarder, au bénéfice de Youtube. En fait, c‘est idiot, on aurait dû réfléchir à un système de fonctionnement qui valorise la création et l’artisanat, plus que du clic. Sauf que comme c’est à l’encontre de l’économie des gens qui tiennent ça, qu’est-ce que l’on fait ? J’aimerais un vrai organisme d’État pour gérer cela, car ils auraient les moyens. Ils le font un peu sur le web avec France Télévisions, mais cela reste de la télévision. Pour l’instant, le gros des vidéos vues sur Internet ce n’est pas ça quoi…

Il y a des torrents de vidéos de 3 minutes, de top 10 sans intérêt et qui crament du temps. Que ça existe n’est pas le problème, mais ça bouffe des créateurs fantastiques qui font peu de vues sur Youtube avec des émissions superbes. Je ne sais pas quoi faire à part mettre une bombe sur l’Internet, il n’y a pas d’échappatoire. Le pire, c‘est que quel que soit le médium, même différent d’Internet, c’est pareil. Ce qu’il faudrait, c‘est réunir des gens désintéressés capables d’investir du temps et de l’argent dans quelque chose de sain, mais ils sont peut-être trois dans le monde…

Y a-t-il eu des marques qui sont venues vers toi pour du placement de produit ?

Oui, j’ai eu des propositions de placement de produit que j’ai refusées. Sur Internet, ça me fait un peu chier, ce n’est pas comme une oeuvre de fiction où tu pourrais le faire, ici c’est directement lié à ton visage. Je n’ai fait que des opé spé, de la pub, deux fois. Une dont je n’ai pas le droit de parler, et l’autre officiellement pour le film Pyramide de Grégory Levasseur, avec Antoine Daniel et François Theurel pour l’émission Cult’n’Click. Au début de l’émission, on s’est bien assurés avec la Fox (qui distribuait le film, ndlr) que l’on serait transparents et qu’on le dirait. J’ai un problème quand on ne le dit pas au spectateur, c’est malsain, c’est sale de vendre des trucs à des gosses sans qu’ils le sachent. Non seulement ça ne te crame pas de le dire, mais en plus tu es sincère avec le public qui te sent honnête.

Pour Pyramide, j’y suis allé, car il y avait Grégory Levasseur. J’étais payé 500 €, sans les charges, mais de base, je voulais juste rencontrer le réalisateur et discuter cinoche. Pour Edgar Wright, on a accepté de présenter l’avant-première de Baby Driver parce que le film était génial, on n’aurait jamais accepté sinon. Certes, ça apporte de la thune aux distributeurs et ça arrange tout le monde, mais tant que c’est éthique, que tout est dit, pour moi il n’y a aucun problème et je suis prêt à discuter.

Finalement, ton leitmotiv ne serait pas : « venez, on parle de cinoche tous ensemble » ?

Bah ouais, venez, on parle cinoche !

J’ai une pratique sociale du cinéma, c’est collectif, du partage. C’est ce que disais MC Godard, quand tu parles de cinoche, tu parles de tout. Il n’y a pas de thème qui puisse t’échapper : c’est à la fois politique, économique, philosophique, tu peux parler d’art, de l’industrie, de genre, d’ethnie… Toutes les choses de la vie quoi ! Les gens avec qui tu parles ont souvent un goût pour le cinéma, donc ce sont des bases saines pour débattre sur des thèmes plus graves ou difficiles via le biais du cinoche.

J’ai appris beaucoup de choses en écoutant les gens : ils ont envie de parler et toi tu as des oreilles donc c’est parfait. L’épisode de Signes, où je théorise sur la fin, c’est la retranscription littérale d’une discussion que j’ai eue avec un pote du lycée, sur laquelle j’ai réfléchi ensuite. Ça a amélioré mon point de vue sur le film et peu importe d’où que ça vienne, j’aime écouter et me mettre à la place de l’autre pour comprendre son point de vue. Je trouve ça débile de ne pas le faire, tu vas perdre de l’énergie à t’énerver, tu ne vas pas t’enrichir ni faire évoluer ta pensée et ça n’a aucun avantage.

L’équipe de Panic! X Chroma avec son public pendant la mythique projection de The Room.

Propos recueillis et édités par Samuel Berrebi et Vincent Courtade.
Remerciement : Karim Debbache (pour sa passion) et l’équipe Panic! X Chroma (pour le chaleureux accueil et les événements qu’ils organisent). 

 

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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