Après plusieurs passages à Cannes en Compétition ou non, Kornél Mundruczó y crée l’événement en 2014 avec White God, un drame canin (d)étonnant remportant le Prix Un Certain Regard. Décidément pas dans le consensuel il revient en 2017 en Compétition avec La Lune De Jupiter, une puissante et troublante bombe fantastique dont on vous parle ICI.
Alors qu’il prépare sa première incursion dans le cinéma américain pour la MGM avec Bradley Cooper et Gal Gadot au casting, rencontre avec Kornél Mundruczó pour la sortie française de La Lune de Jupiter, actuellement au cinéma.

Vous naviguez entre les genres dans La Lune De Jupiter. Dans ces domaines assez balisés, quelles erreurs avez-vous voulu éviter ?

Kornél Mundruczó : Je voulais refléter ma propre réalité, je pense que les différences entre les genres créent quelque chose de plus réaliste, plus contemporain et à la fois plus provocant. Trouver l’équilibre entre les genres crée aussi le conflit. C’était une inspiration, de trouver une forme cinématographique qui représente la vie d’aujourd’hui.

Comment le film a-t-il évolué durant le processus créatif ?

Le précédent film de Kornél Mundruczó, White God, Prix Un Certain Regard à Cannes 2014

C’est une longue histoire. J’ai commencé à travailler dessus en 2011, bien avant White God. Je n’arrivais pas à trouver les financements car on me disait « c’est quoi ça, cet homme qui vole ? », personne ne croyait à un film dans ce genre. White God leur inspirait plus confiance. Ensuite nous avons eu l’opportunité de réécrire le scénario car la première chose qui m’était venue à l’esprit était l’idée de la lévitation, peut-on y croire ou pas, c’était déstabilisant, provocant comme image. En même temps, j’ai travaillé dans un camp de réfugiés sur une installation : ce fut une très bonne expérience, pleine d’émotions. Dès ce moment-là deux choses ont commencé à fonctionner ensemble : l’homme volant et les réfugiés. Le point de départ est devenu un réfugié avec le pouvoir de voler. Puis la figure du docteur s’est greffée et tout s’est écrit naturellement ensuite.

Les scènes de lévitation sont hallucinantes. Pouvez-vous précisément m’expliquer comment vous avez élaboré puis tourné ces séquences ?

Beaucoup de répétitions ! On a séparé trois choses : l’acteur, la caméra, puis la hauteur. D’abord on a mis l’acteur dans une pièce afin de voir où pouvait-on placer la caméra autour de lui, puis il a fallu nous demander comment le faire sortir de cette pièce pour le faire léviter à 50 mètres de haut. C’était un système très difficile à mettre en place, mais nous étions de plus en plus proches du but. Nous voulions faire le plus de prises de vues réels possible et finalement nous n’avons pas utilisé d’effets spéciaux en CGI, seulement des VFX (effets réels). Il n’y a eu que des retouches numériques pour effacer les câbles. On a tout tourné sur place, c’était très intéressant, une expérience incroyable.
On avait une sorte de grille avec la caméra et l’acteur à l’intérieur. Pour la séquence finale on a également mis un container très haut pour simuler un faux corridor d’où notre héros saute, avec le chef opérateur qui saute dans le vide également ! De folles scènes, parfois j’avais très peur, « don’t fall, don’t fall !« .

Vous jouez avec les vérités ultimes, les croyances des personnages, mais également avec celles du spectateur. Quel est votre rapport avec la croyance en général ? À partir de quel moment doit-on abandonner notre capacité à douter ?

Je pense que nous vivons dans une époque où nous avons perdu nos croyances. Pas seulement d’un point de vue religieux, mais nos croyances en général. Ce film est un espoir sur comment les retrouver. Bien sûr, Aryan est une figure d’ange, mais aussi un genre de super-héros, on ne peut le résumer à une figure christique. C’est un film sur comment un homme sans amour peut se sacrifier par amour, c’est l’histoire du Dr Stern. Je crois sincèrement que ce serait un dieu, un espoir, que ce serait important de comprendre que cette crise est un espoir pour nous, et pas quelque chose contre nous. Ce n’est pas arrivé par hasard, ils ne sont pas venus nous punir mais nous guider vers un chemin de sortie de la crise. C’est mon point de vue sur la foi. Aussi, nous respectons le public qui profite de cette liberté de voir le film. C’est un film en dehors des cases : est-ce un film de genre ? Non. Est-ce un film d’auteur ? Non. Est-ce un film social ? Non. Est-ce réaliste ? Non. C’est une mixture qui parle d’où on vit, quelles ruines sont autour de nous, et c’est l’inspiration qu’a créé ce moment historique que nous vivons.

L’espoir est-il alors une solution à nos problèmes ?

Il n’y a pas de message précis, vous allez trouver le vôtre vous-même car c’est un miroir de vos propres questions. Maks d’une certaine manière, si vous regardez en haut et oubliez vos propres problèmes, ça peut être une porte de sortie selon moi.

« Les gens ont oublié de lever les yeux », est-ce aussi également une critique envers la technologie, les téléphones portables, notre manière d’être égoïste ?

Oui, absolument. Je ne suis pas vieux, mais depuis que je suis jeune la société a beaucoup changé. Nous vivons comme des esclaves tout en étant libres, c’est étrange et difficile. Nous vivons dans une époque des réseaux sociaux, et vivre en dehors de ces « networks » est une liberté qui n’en est plus vraiment une, c’est étrange, c’est l’opposé. D’une certaine manière, nous oublions de lever la tête, tout est horizontal. Il n’y a plus d’anniversaire, de mort, ni de vieillissement, c’est presque fasciste. Je ne suis pas fan de ce genre de non-concentration, ça ne nous aide pas. C’est une idéologie tellement populaire aujourd’hui : je le vois avec mes enfants, c’est plus facile pour eux d’envoyer des textos à leurs amis que de parler réellement avec eux.

Vous utilisez souvent le plan-séquence. Le spectateur étant sur la même temporalité que l’action, est-ce également un moyen de le pousser à croire ce qu’il voit ?

Exactement. Ça fait partie de cette démarche de se servir du réel le plus possible sans manipulation. On a beaucoup utilisé ça pour les séquences de lévitation, mais aussi pour des plans habituels. Et l’inspiration principale est de montrer la pression, le chaos : c’est ça, vous êtes dedans. Nous voulions donner au spectateur un sentiment de chaos via une caméra agitée : il n’y a pas que la paix dans l’art mais aussi beaucoup de mouvement.

Comment travaillez-vous votre montage, dans les mêmes plan-séquences raccordés numériquement, mais aussi de manière générale ?

Le processus de montage est étrange, je ne suis pas particulièrement fan de cette étape. J’essaie de faire au mieux pour rester dans le même lieu en coupant dans un plan sans réellement couper. Mais je ne fais pas beaucoup de versions, j’adore préparer, tourner, mais monter n’est pas ma partie préférée. C’est trop de versions, et je me sens perdu donc les plans-séquences sont parfaits pour savoir ce que je veux, car je les connais déjà.

 

Kornel Mundruczo et ses acteurs au 70e Festival de Cannes en 2017 (REUTERS/Stephane Mahe)

Quel est votre point de vue sur le cinéma hongrois ? Comment est-il perçu dans votre pays, ainsi qu’à l’étranger, et comment se finance-t-il ?

C’est pas un financement facile, ça prend du temps. Mon pays est difficile : il est très nationaliste mais également populiste – plus populiste que nationaliste selon moi. Les films comme La Lune De Jupiter ou White God ne sont pas facilement accueillis, la presse est très partagée ce qui n’est pas surprenant. Mais c’est bien car le public vient quand même les voir, sans que ce soit non plus de gros chiffres. En dehors, grâce à Cannes, on a vendu La Lune De Jupiter dans 45 pays. La France sera la première sortie mondiale en dehors de la Hongrie, j’ai hâte de voir comment le public va percevoir mon film. Mais peut-être que c’est partout comme ça, vous ne pouvez pas être un prophète dans votre propre pays. Je pense que mes films sont mieux reçus ailleurs qu’en Hongrie.

Comment le cinéma hongrois se finance-t-il ?

C’est un système à une seule chaîne, avec le Hungarian Film Fund, on postule et on l’a ou pas. C’est tout, il n’y a rien d’autre (rires). Du coup mes quatre derniers films sont en co-production avec l’Allemagne, la Suède, l’Autriche, la Pologne… Mais c’est majoritairement des films hongrois. Ils ne sont pas chers d’ailleurs, La Lune de Jupiter n’a seulement coûté que 3 millions d’euros.

Comment avez-vous travaillé avec Jed Kurzel, dont la musique crée une expérience de cinéma totale avec votre mise en scène ?

Le compositeur Jed Kurzel

C’est un désir de longue date pour moi, je voulais travailler avec lui depuis que j’ai vu ce qu’il a fait sur Les Crimes de Snowtown. Je lui ai couru après depuis, y compris sur White God mais nous n’avions pas la possibilité de bosser ensemble. Maintenant que c’est arrivé, j’ai très envie de continuer avec lui !
Je pense qu’il a un talent fou, il cherche toujours à essayer de créer des sensations uniques. Sa musique pour La Lune de Jupiter sortira lors de la sortie anglaise du film, en janvier 2018.
Il nous a également beaucoup inspiré car une certaine partie de ses compositions était écrite avant le tournage. Ça nous a beaucoup aidé.

Vous étiez toujours d’accord avec ce qu’il proposait ?

C’est une collaboration, parfois je lui disais que ce n’était pas ce que j’imaginais, mais d’un coup ça arrive et ça fonctionne !

La grâce et l’immersion face à La Lune de Jupiter nous ont mis dans un sentiment de transe ultime, dans un mélange de sentiments contradictoires. Comment vivez-vous la manière dont les gens s’approprient vos films, êtes-vous parfois surpris ?

Je le suis toujours ! C’est un état très étrange, parce que pendant tout le processus de production tu ne travailles pas pour toi mais pour ton public idéal, celui que tu imagine. Mais le public final n’est pas du tout le même ! (Rires). Parfois il y a tant de surprises, sur ce qu’il pense, comment l’émotion vient, etc… c’est parfois mieux que ce qu’on s’imagine ! Je veux faire des films qui créent la controverse, qui n’ont pas de message pur et précis. Je viens de l’Europe de l’Est où il n’y a pas de système de message créatif unique comme on peut voir en occident, « c’est comme ça que ça doit être perçu et point barre« . Non, il y a plein de différences à saisir ! En tant que spectateur, j’adore ce type d’art qui est comme une sculpture ou un objet où tu dois apprendre, rester, regarder à nouveau… Je veux que mes films fassent travailler le spectateur, pas « Merci, c’est bon, tu peux partir. ».

Vous préparez Deeper chez la MGM. Pouvez-vous nous en dire plus et comment vivez-vous votre première aventure américaine ?

On verra bien ! On est en pré-production, on commencera à tourner en avril 2018. C’est un script de Max Landis avec Bradley Cooper et Gal Gadot au casting. C’est un « submersible-movie« , tout se passe sous l’eau, c’est très claustrophobe. Si je dois donner un genre, c’est un huis-clos. J’adore cette idée d’opposer l’immensité de l’eau à l’extérieur avec de très petits endroits à l’intérieur, avec seulement un ou deux personnages. Je suis très excité, c’est la première fois que je travaille pour un studio : pour l’instant ce n’est pas douloureux, mais ça peut l’être ! (Rires)

Comment vous êtes-vous retrouvé sur ce projet ?

Ils aiment White God et ont confiance en La Lune de Jupiter !

Jed Kurzel sera-t-il également de la partie ?

Oui !

Toujours en salles, notre critique de la claque de cette année, La Lune De Jupiter, est à lire ICI.

Merci à Robert Schlokoff de NOOS pour la rencontre.
Entretien enregistré le 10 novembre 2017, mené et retranscrit par Vincent Courtade.

Cinéphile infiltré dans l'industrie du ciné. In David Fincher we trust.

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