Après le vétéran de la photographie de plateau David Koskas, L’Interview de l’Ombre accueille un nouvel invité de marque !

En plusieurs dizaines d’années de carrière, Michèle Abitbol-Lasry compte parmi les plus importantes attachées de presse indépendantes du secteur. De Jeffrey Katzenberg à Steven Spielberg dont elle assure la promotion de tous les films en France, en passant par Tom Cruise et sa franchise Mission Impossible, elle a su créer et entretenir la confiance de prestigieux talents. Ceci afin de faire briller leurs films dans un bastion légendaire de la stratégie de sortie d’un long-métrage : la presse.

Pouvez-vous nous expliquer votre métier ?

Faire en sorte de présenter au public la plus belle image du film qu’on promeut, au travers des médias essentiellement, afin de lui donner envie d’aller le voir. Le métier en soi est plus compliqué, mais l’idée est simple.

Qu’est-ce qu’une bonne attachée de presse ?

Au cinéma en tous cas, c’est avant tout une personne passionnée de cinéma. Ce n’est pas une formation de communicant qui est essentielle, mais une formation au cinéma et à sa passion. Car pour bien vendre un produit, il faut l’aimer, bien le comprendre et en envisager toutes les facettes pouvant être utilisées dans la communication vers le public, toujours au travers des médias.

Quel est votre parcours ?

Il est chaotique ! J’ai fait des études de cinéma et de théâtre, mais j’ai fait une Maîtrise en Psychologie qui m’a beaucoup aidé. Il y avait des cloisonnements dans ce métier qui ne me convenaient pas, donc je suis allé vers ma deuxième passion : le cinéma. J’ai ensuite fait un stage d’assistante attachée de presse chez Fox, puis un autre stage chez Paramount qui s’est transformé en engagement. J’y suis resté 17 ans puis j’ai décidé de m’installer à mon compte ! Je m’étais rendue compte en travaillant avec une grosse société de distribution américaine qu’on faisait beaucoup de politique en interne et pas assez de vraie promotion des films, parce-qu’il y en a trop. Je me revois dire trop souvent à mon patron de l’époque : « c’est terrible le film sort demain et on n’a pas eu le temps de faire ça, ça et ça… ».

Trop de validations ?

Oui, c’est vrai qu’on a moins de libertés aujourd’hui sur les films américains. J’aime beaucoup travailler sur des films français car on les suit de plus près. Avec les films américains on en apprend beaucoup sur le marketing. Ils nourrissent une technique qu’on va appliquer aux films français avec plus d’aisance et de facilité. Il y a des personnes dans ce métier qui m’ont énormément appris comme Jeffrey Katzenberg, Président des Studios Dreamworks : on a travaillé avec lui de 1997 à 2017 et j’ai immensément appris sur ce que pouvait être le marketing d’un film. Il était là à toutes les étapes de fabrication et de distribution de ses films, nous expliquait sa vision, ses souhaits et comment y arriver. Il nous alimentait énormément.

James Shaw/REX/Shutterstock

Jeffrey Katzenberg faisait ce travail uniquement pour la France ou pour tous les pays ?

Pour tous les pays du monde. C’est un monsieur qui a beaucoup donné de sa personne, du choix des histoires à la sortie des films dans chaque pays important. Il a été un précurseur, c’est à ma connaissance la première personne ayant envisagé la production d’un film en tenant compte d’un marché qui allait émerger : la Chine. Bon, c’était trop visionnaire et d’avant-garde donc ça n’a pas trop marché, il avait dix ans d’avance. Mais il a ouvert des voies. C’est un génie.

Beaucoup sont aussi interventionnistes que Jeffrey Katzenberg ?

Pas beaucoup. Un autre qui m’a aussi beaucoup appris c’est Steven Spielberg qui est très impliqué sur le marketing, même s’il a un peu lâché cet aspect qu’il délègue maintenant à ses équipes.

C’est aussi du marketing, une attachée de presse ?

Énormément : sans avoir la notion de ce qu’est le marketing on ne peut pas être attachée de presse. La démarche marketing pour un film n’est pas la même que pour un yaourt. Un film est destiné à un certain public (le plus large possible). A nous de faire le nécessaire pour qu’ils se rencontrent.

Est-ce qu’on peut comparer l’attaché de presse à une sorte de « commercial » qui va aller chercher des espaces dits « gratuits » dans la presse ?

Ce serait une vision schématique et simpliste de ce métier. Nous devons travailler avec une profonde conscience que le cinéma est en même temps de la culture et du business. Nous ne faisons pas ce que nous voulons de la presse, il peut y avoir de mauvaises critiques. A nous de présenter nos films sous le meilleur angle et avec le meilleur timing.

Existe-t-il un paradoxe à vouloir « placer » à tout prix un film dans une presse « libre » ?

Il n’y a pas de paradoxe mais une compétition compte tenu du grand nombre de films qui sortent toutes les semaines. Les médias ont un espace limité pour couvrir le cinéma et notre effort est d’intéresser et de convaincre les journalistes dont on espère qu’ils relaieront un message positif, vers le public visé et le plus large possible. Je dois faire accepter à mes clients distributeurs que certains journalistes/médias ne viennent pas voir certains films car ils ne sont pas adaptés à leur cible et cela risquerait d’être contre-productif.
On n’a pas de boule de cristal et on ne peut jamais être sûrs de qui va aimer quoi, on a seulement une expérience pour essayer d’orienter les choses au mieux. Dans tous les cas, dans cet effort vis-à-vis des journalistes, l’essentiel est de ne jamais mentir : on y perdrait notre crédibilité.

Y a-t-il du copinage ? Le journaliste va-t-il parfois chercher à vous satisfaire ?

Oui et non. Oui parce que mes relations établies avec de nombreux journalistes me donnent un accès privilégié à eux, et non car un journaliste « ami » qui n’a pas aimé un film, s’il pense devoir mal en parler, il fera une mauvaise critique et on le respecte totalement.  Nous préférons bien sûr les bonnes critiques aux mauvaises, mais nous n’avons pas le choix : une mauvaise critique fait au moins exister le film et peut même parfois éveiller des curiosités.

Lorsque le film est « mauvais » ou pas adapté à la presse qui doit quand même en parler, quelle est votre stratégie ?

Il y a deux aspects importants dans la presse : les critiques et le rédactionnel. C’est là qu’interviennent toutes les idées et propositions que nous pouvons développer à partir des éléments dont nous disposons sur le film : cela va d’entretiens avec les différents intervenants, aux sujets ayant un lien avec l’histoire du film.

Est-ce vous qui décidez d’un embargo ?

Non. L’embargo est né avec le net et initié par les Américains car lorsqu’une critique sort sur le net, c’est mondial. Même si je n’aime pas les interdits, c’est une mesure nécessaire afin d’éviter qu’un film soit assassiné sur des blogs avant même qu’il ait eu une chance d’être éventuellement défendu auprès de l’ensemble des médias. Parfois il y a des embargos complètement stupides, mais c’est souvent une mesure nécessaire car la différence de vitesse de réaction du net sur les autres médias peut entraîner des conséquences désastreuses.

Est-ce que cet embargo peut justement vous servir à faire sortir tous les articles d’un coup une veille de sortie ?

Dans les faits c’est effectivement la conséquence. Si on fait une belle projection qui coûte cher et qu’on invite tous les médias, web compris, l’embargo permet à tous de publier leurs articles au même moment…

Y compris pour Cannes, dont le décalage des projections presse a fait beaucoup de bruit récemment ?

Surtout pour Cannes.

C’était aussi pour préserver les talents des mauvais retours… À ce propos, comment vous y prenez-vous avec eux ?

On n’est pas vraiment là pour préserver les talents mais pour donner la meilleure image possible d’eux. On peut pour un film qui n’a pas plu, demander au réalisateur ou à un acteur, voire même un producteur d’intervenir car ils savent mieux que quiconque défendre leur film. Et si on arrive à motiver les journalistes pour qu’ils les rencontrent, on a fait notre travail.

Il y a des réalisateurs qui n’arrivent pas à défendre leur film ?

Oui, cela peut arriver. Dans ce cas là on évite de les mettre en face des journalistes ! Certains acteurs extraordinaires ne sont pas à l’aise dans cet exercice non plus: ce n’est pas le cœur de leur métier…

Vous rencontrez toujours les talents avant de les mettre face aux journalistes?

J’essaie toujours, surtout les Français. On se parle, neuf fois sur dix ils nous disent à quel média ou journaliste ils ne souhaitent pas parler. On essaie de faire un gros schéma de ce qui est faisable ou pas.

Quels rapports de force existent-t-il entre vous et la presse ? Quelles limites vous donnez-vous ?

Il y a bien sûr des situations où nous sommes demandeurs, puis et des situations où les médias sont demandeurs et il faut savoir dans tous les cas se comporter correctement car les gens ont une mémoire.

Vous travaillez beaucoup avec Steven Spielberg, comment cette collaboration à long terme s’est enclenchée ?

Ça s’est fait par hasard ! Quand j’ai travaillé chez Paramount, tous ses films étaient là-bas. Spielberg a une équipe rapprochée de personnes auxquelles il est très fidèle et qui interviennent sur tous ses films. Je les connais très bien et nous travaillons depuis longtemps en confiance. Pendant très longtemps Spielberg limitait beaucoup sa disponibilité avec la presse. Il était donc indispensable de bien connaître l’historique et de faire les bons choix à chaque fois.
Steven Spielberg et son équipe me demandent régulièrement des conseils sur les propositions venant de France, sa participation à des festivals ou autres… Ce qui nous a menés notamment à sa présidence au Festival de Cannes en 2013. En amont il y eut plusieurs années de discussions à ce sujet. Quand le bon moment dans son agenda s’est présenté et qu’il a pu accepter cette mission : il m’a demandé de l’assister de façon permanente. C’est quelqu’un d’extrêmement respectueux des règles et très consciencieux. Il avait accepté cette mission de présidence du Jury du Festival de Cannes et voulait se comporter au mieux de ce qu’on attendait de lui. Bien que sachant parfaitement ce qu’il veut ou pas, Steven Spielberg voulait absolument être informé sur tous les aspects particuliers du monde du cinéma en France, ce que je fis avec un immense plaisir !

© Maxime Bruno – C+

Cette constance est due à sa personnalité car il est éminemment fidèle, et puis ça le rassure de retrouver les mêmes têtes dans tous les pays où il se déplace.

C’est intéressant, vous devenez une sorte de publiciste, à l’américaine !

À Cannes c’était exactement ça, on ne défendait pas de film. C’est du conseil et c’est très gratifiant. C’était du bonheur total, de plus on pouvait entrer dans la salle pour voir les films avec lui dans le carré du jury ! 

Vous l’avez ensuite suivi jusqu’à maintenant et récemment Ready Player One. C’est son entourage qui va continuer à vous demander même si les studios ont leurs attachés de presse internes ?

Oui, parallèlement. Les attachés de presse français de Warner ou Universal ont moins accès à la stratégie pure de promotion du film, on s’en charge. C’est une position très délicate et compliquée. Mais l’expérience le prouve, si les gens avec qui on travaille sont honnêtes, on obtient de Spielberg des choses qu’un attaché presse inconnu de lui n’obtiendra pas : sur le nombre d’heures de travail, qu’il rencontre tel journaliste… Le sujet le plus délicat c’est le nombre d’heures de travail. C’est un monsieur qui n’a plus rien à prouver mais il a quand même beaucoup de plaisir à parler avec les gens et les journalistes, c’est pourquoi le choix des journalistes est tellement important. Jusqu’à présent nous n’avons pas fait d’erreurs. J’aime quand il termine l’interview en disant « je serai là pour mon prochain film, j’aimerais bien vous voir ». Si ça marche, c’est un bonheur !

Quelles sont les difficultés avec les équipes de film étrangères, et votre relation avec eux ?

Oh il y en a ! Ça devient de plus en plus compliqué car il y a de plus en plus d’intermédiaires qui veulent justifier leur présence et donc leur salaire. Cependant je commence à en connaître beaucoup et je connais tellement bien leur fonctionnement que finalement je peux dire que tout se passe plutôt de façon très fluide !

Est-ce que les événements annexes comme les soirées ou AVP vous incombent donc ?

Contractuellement, nous ne sommes censés gérer que la presse. Si personne ne s’en occupe, on peut gérer une avant-première, mais ma mission est plutôt qu’on en parle. Pour cela il faut qu’il y ait des talents du film présents, cela va de soi, mais aussi des « beautiful people » parisiens, cela fait parler ! Ces invitations ne devraient pas être mon problème, cela étend notre mission et nous pensons qu’il vaut mieux confier cette mission à des personnes dont c’est le travail.

Gareth Cattermole/Getty Images Europe

Comment fait-on briller une grande avant-première en France, quand c’est très autocentré à Paris ?

Avec des journalistes présents, des radios, des télés, du web, des photographes…Nous essayons toujours d’ouvrir aussi à la presse régionale à laquelle nous accordons une très grande importance ! Il faut noter aussi qu’il y a de plus en plus d’AVP en province.

C’est réellement efficace d’organiser un événement pareil ?

Ce que je dis à tous les distributeurs : non à 85% : il faut donc savoir cibler au mieux selon le cas.

Parfois les talents ne passent à Paris que pour rencontrer la presse… C’est mieux ?

Ah oui, bien souvent l’avant-première ne sert pas à grand-chose de mon point de vue. De celui du distributeur, bien souvent elles sont l’occasion d’inviter les gens de la profession, les partenaires à qui l’on demande sans arrêt des faveurs et les autres distributeurs, dans un entre-soi où l’on peut discuter, se rencontrer.. (rires) ça me fait beaucoup rire intérieurement quand je vois tous les distributeurs de Paris dans la même salle… Pourquoi pas !
Quand en plus des talents passent, les gens se sentent privilégiés. Alors qu’en terme de publicité pure, ça ne sert à rien, il y en a trop !

Quelles différences existent avec les distributeurs français ou étrangers ?

C’est toujours un peu compliqué avec les Américains car malgré l’enthousiasme que nous avons pour la qualité de leurs films, ils sont beaucoup dans le contrôle. On répond donc à leurs questions mais c’est toujours un peu étrange : ils n’ont aucun moyen de contrôle et ne peuvent pas connaître tous les médias français. Il faut leur remplir des cases qu’ils ne vont pas vérifier, mais on le fait ! Le dialogue est beaucoup plus ouvert avec les distributeurs français.

Qu’y a-t-il de spécial à travailler sur un film sélectionné à Cannes ?

Sur place, on est au sommet du nombre de journalistes potentiels qu’on peut toucher. Notre travail y est beaucoup plus dense car on s’occupe vraiment de l’exposition des films dont on s’occupe à Cannes pour Cannes et pour leur sortie si elle a lieu longtemps après. C’est tout un travail en amont et sur place avec les talents. Ça occupe 20 heures sur 24 par jour !

Vous arrivez à récupérer l’impact d’un film passé par Cannes lors de la sortie salles plus tard ?

Oui car on harmonise les retombées pour Cannes et pour la sortie ultérieure. On ne va pas forcément investir tout notre travail pour Cannes où il y a une concurrence épouvantable…

Comment vous répartissez-vous la presse internationale justement ?

C’est une grosse bataille avec l’attachée de presse internationale ! Mais on gagne largement car le festival se passe en France.

Aux Etats-Unis, le travail d’attaché de presse est-il différent ? Qu’est-ce qui fait votre spécificité en France ?

Pour y avoir un peu travaillé, c’est assez similaire aux Etats-Unis même si la conception du travail est assez différente. Ils sont beaucoup plus compartimentés : il y a des attachés de presse écrite, ceux spécialisés dans les télés, d’autres dans les radios et d’autres dans le web. En France on a scindé en deux : toute la presse [traditionnelle] d’un côté et le web de l’autre. Mais cela ne nous empêche pas de travailler avec des sites web importants.

Comment avez-vous abordé l’arrivée du web ?

Avec beaucoup d’ouverture ! Quand il a commencé à naître, on a tout de suite imaginé le potentiel. L’inconvénient pendant un bon moment a été le manque de formation des intervenants. Ils ont un pouvoir dont ils ont conscience et qui est souvent exercé de façon désordonnée. Ça ne m’a pas empêché d’ouvrir au maximum nos projections au web…il est évident que c’est totalement incontournable !

Tenez-vous toujours cette position ?

Oui, maintenant c’est différent puisqu’il y a des agences qui s’occupent du web. Là où je voulais en venir c’est qu’ayant ouvert nos portes au web depuis le début, nous gardons toujours de très bonnes relations avec certains sites historiques comme Allociné ou Première.fr, malgré le fait qu’ils traitent aussi avec des agences spécialisées.

Est-ce qu’on doit séparer le web journalistique, des blogueurs/influenceurs ?

Oui bien sûr cela n’a rien à voir, les journalistes des sites sont souvent aussi compétents maintenant que ceux de la presse généraliste. Quand des blogeurs/influenceurs se défoulent négativement sur un film, ça peut lui faire énormément de mal. Ça arrive trop souvent et j’ai l’impression que certains blogueurs n’ont pas la faculté d’analyse des films dont ils parlent. Et pour « exister » c’est plus facile de démolir que d’encenser, ceci trop souvent sans argumentaire. C’est fâcheux, mais c’est le web.

Qui écrit le dossier de presse fourni aux journalistes ?

Sur les films américains c’est une traduction des « notes de production » qu’on nous fournit. Sur les films français on les fait rédiger souvent par des journalistes.

Vous sert-il à orienter le journaliste ? Vous allez l’aider à écrire son article…

C’est totalement assumé ! Il sert surtout à donner des informations objectives. Ce qu’on apporte en plus, ce sont des anecdotes de tournage qui éclairent la vision du film… Bien souvent pour les films français, les interviews qu’on y inclue évitent à de nombreux journalistes de rencontrer le réalisateur ou les acteurs puisque les questions sont assez larges. Évidemment, on oriente vers une image positive du film dans les questions et surtout les réponses. C’est normal, on ne va pas y assassiner le film ! (rires) Mais je suis contre les dossiers de presse encenseurs, les notes de productions américaines vont beaucoup dans le superlatif.

Première page du dossier de presse de Pentagon Papers, adapté des notes de production américaines

Quelle est donc votre limite ?

Notre vraie limite est de bien placer le curseur pour être efficace.

Quel est votre meilleur souvenir d’attachée de presse ?

J’ai vécu beaucoup de moments exceptionnels…
J’ai rencontré Orson Welles et je lui ai parlé, dans les coulisses du Festival de Cannes. A l’époque c’était un très vieux monsieur et il a été particulièrement disponible..
Je fais ce métier car quelques films fondateurs m’en ont donné envie, dont les siens. Je séchais les cours du lycée pour aller à la Cinémathèque ou à un cinéma en haut des Champs-Elysées qui faisait des séances bon marché à 10h le matin…Me trouver en face de Citizen Kane avec qui j’ai pu échanger a été un des plus beaux cadeaux que ce métier m’ait fait !
Un autre grand moment c’était les crises de fou-rires attrapées avec les Monty Pythons pour un de leurs films présenté à Cannes. On n’a travaillé que 2 ou 3 jours ensemble mais je n’ai jamais autant ri de ma vie ! J’ai le souvenir d’être avec ces cinq Monty Pythons et de mettre une heure à pied pour aller du Carlton au Palais des Festivals, on s’arrêtait toutes les dix minutes pour une farce que l’un ou l’autre me faisait !

Les Monty Pythons face au Carlton de Cannes, en 1983 pour la présentation en Compétition du Sens De La Vie

Aussi, encore à Cannes (c’est des moments toujours très forts là-bas !), je me souviens d’une journée particulièrement douloureuse avec un réalisateur qui avait été odieux. Le surlendemain je vais dans mon bureau de Cannes avec la ferme intention de donner ma démission. J’y trouve un mot d’excuses très argumenté de la part du réalisateur : en interview lors du déjeuner, on lui avait offert un verre d’alcool qu’il a bu alors qu’il avait arrêté après une longue cure de désintoxication. Avec le mélange d’alcool et de culpabilité, il s’en est pris à moi. Le cadeau venait d’une bijouterie que j’avais conseillé à sa femme, et je me suis effondrée en larmes.
Évidemment, le sommet du sommet fut la présidence de Spielberg au Jury de Cannes. C’était un bonheur absolu. Spielberg est un homme exceptionnel à la simplicité et à l’humilité immenses, humain et honnête, d’une telle facilité de contact… Avec un respect extraordinaire et une conscience professionnelle que je respecte éminemment – mais il faut essayer de ne pas se laisser trop impressionner [par une aura] dans ce métier sinon il faut faire autre chose.
Et puis il y en a un autre : c’est le jour où après des années de discussions avec le bureau de Spielberg, j’ai travaillé avec le Ministère de la Culture pour qu’on lui remette la Légion d’Honneur. Son bras droit est très francophile et souhaitait qu’il l’obtienne. C’était avant la grande vague pour les Américains, donc avant Eastwood, Nicholson etc… Le Terminal était présenté à Deauville et avait ses petites faiblesses – il n’a pas réalisé que des grands films ! Je me disais donc que c’était le bon moment. J’y ai travaillé tout l’été et l’apothéose a été le jour où Jacques Chirac lui a remis les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur à l’Elysée, un dimanche, exactement comme je l’avais rêvé. C’était un grand moment.

Jacques Chirac remet à Steven Spielberg la Légion d’Honneur le dimanche 5 septembre 2004. (© Service photographique de la Présidence de la République – A. Roiné – Tous droits réservés.)

Le milieu du cinéma est-il encore trop masculin ?

Attaché de presse est un métier assez féminin… En général dans les métiers de la communication il y a beaucoup de femmes : elles ont peut-être plus de sensibilité, une intuition, une diplomatie… (rires) Je plaisante, je ne suis pas du tout sexiste, il y a de grands attachés de presse hommes. En revanche dans le milieu de la production et de la distribution, c’est encore très masculin.

Et dans le journalisme, existe-t-il une parité ?

Il y a plus d’hommes que de femmes mais pas de façon écrasante et sans raison particulière. Je suis absolument contre les termes de « parité » ou « quotas », c’est terriblement humiliant pour les femmes. Mais je pense que les métiers d’attaché de presse, de la distribution et de la production, sont autant accessibles et ouverts aux femmes qu’aux hommes. Après, c’est aux uns et aux autres de montrer leur talent…

De quel film êtes-vous la plus fière ?

Oh il y en a beaucoup, certains m’ont laissé un souvenir particulier.
Tous les films de Nicolas Vanier dont la promotion a toujours été très gratifiante grâce à la participation tellement intelligente du réalisateur.
En remontant plus loin : je suis très fière du travail sur Reds de Warren Beatty en 1981, c’est un grand souvenir car j’avais adoré le film. J’ai également adoré travailler avec Alan Parker sur deux films en même temps : Pink Floyd’s The Wall et L’Usure du Temps avec Diane Keaton. Il sont sortis à deux mois d’écart et il les a promus ensemble, c’était un beau souvenir. J’ai adoré travailler sur Munich de Spielberg car il s’est passé beaucoup de choses très fortes lors de la promotion.

J’ai aussi beaucoup aimé travailler sur le film de Luc  Besson, The Lady. Le film n’a pas eu le succès qu’il aurait dû avoir…mais ça a été une merveilleuse aventure !

Luc Besson et son équipe lors de l avant-première de The Lady

Qu’est-ce qui vous plaît encore dans ce métier ?

Malgré une longue carrière, c’est l’enthousiasme que je peux encore avoir à travailler avec certaines personnes, et pour certains films. Ça gomme quelques désagréments vécus avec d’autres.

Vous disiez qu’il ne fallait pas être impressionné dans ce métier. L’êtes-vous parfois ?

Je suis très impressionnée par la qualité, mais je ne suis pas « paralysée » par les gens. Dernier exemple en date en juin pour Mission Impossible Fallout. Pour moi Tom Cruise est un immense acteur, quand on sait qu’il fait ses cascades lui-même et que ce n’est plus du cinéma, ça mérite un grand respect. Il le fait car il y croit et sait que c’est une valeur ajoutée énorme. Ça m’impressionne beaucoup. Mais quand je suis en face de lui et le salue, je ne le suis pas car d’une certaine manière on est à égalité : il bosse et moi aussi. Nous travaillons ensemble en nous impliquant tous les deux. J’étais très timide à mes débuts dans ce métier : cela m’est passé mais j’ai appris à ne pas me mettre en avant car c’est le talent ou le film qui doit l’être.

Y a-t-il des talents qui cherchent à vous impressionner, pour créer un rapport de force ?

Certains essaient… mais je fais tout pour que les rapports de travail ne se situent pas sur ce plan-là.

Voyez-vous une évolution dans votre métier ?

Je pense qu’il va y avoir un recadrage vers la qualité, après beaucoup d’années de facilité. On aborde une ère nouvelle avec une quantité de nouveaux journalistes de qualité qu’on avait un peu perdus depuis les années 2000.

N’est-ce pas justement paradoxal avec cette génération actuelle qui a grandi avec cette liberté d’expression folle qu’est Twitter, où le déversement est permis ?

Je pense qu’Internet va commencer à rechercher un peu plus de qualité… Je vois déjà ça sur les junkets : avant, beaucoup proposaient des concepts et jeux absurdes pour des films qui ne sont pas adaptés à ça. Il y en a encore mais beaucoup moins.

*Séverine Lajarrige, qui travaille auprès de Michèle Abitbol depuis plusieurs années, intervient :*

Je pense l’inverse justement. Ils proposent tous des concepts maintenant. Réussir à faire une vraie interview cinéma sur les sites, c’est difficile…

Bon, on n’y arrive pas alors… Je suis trop optimiste.

Au junket de L’Ombre D’Emily la semaine dernière, les trois quart étaient des concepts…

Cela dit, c’est cohérent avec la cible qu’on essaie de toucher…..

Oui, bien sûr. Je pense que c’est dû à une faiblesse d’exigence des agences qui s’occupent de ces sites car elles prennent ce qu’on leur propose et il n’y a pas de discussion – je vais me faire encore quelques amis en disant ça. Nous on n’hésite pas à dire « non » à un journaliste.

La presse « traditionnelle » est toujours aussi importante aujourd’hui qu’il y a vingt ans ?

Un exemple récent de critiques presses sur une affiche

Presque. Elle garde quand même une place primordiale dans l’esprit des gens. Et si j’en juge par les exigences des distributeurs, ils n’ont qu’une obsession : Libé, Télérama, les Inrocks et le Monde. Ça a encore du poids lorsqu’on voit les extraits critiques sur les affiches – je trouve d’ailleurs ça idiot mais je me rends compte que ça a un impact sur le public qui mentionne parfois la citation mais pas le titre du film (rires).

Est-ce que cette presse ne sert plus qu’à être citée, plutôt que d’être lue ? Y a-t-il un vieillissement du public ?

Certainement… Sur les CSP+ les jeunes continuent à lire Le Monde et Libé, sinon cette presse n’existerait plus… Je suis peut-être trop optimiste car j’y suis très attachée. Si elle n’est pas lue par le grand public, sa qualité sert au moins de référence et de moteur à cette grande masse qu’est le web…

Regrettez-vous la presse d’il y a vingt ans ?

Je regrette la disparition de certains journalistes formidables.

Existe-t-il encore des « grands journalistes » comme Michel Ciment ?

Oui, bien entendu dont certains sans doute en devenir.

Merci à Michèle Abitbol-Lasry et à Séverine Lajarrige pour leur excellent accueil
Entretien mené par Vincent Courtade le lundi 24 septembre 2018.

INTERVIEW DE L’OMBRE #7
MICHELE ABITBOL-LASRY – ATTACHEE DE PRESSE

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