Les paupières sont lourdes et les déplacements sont lents. Peu importe, car ce matin, c’est la grande messe annuelle des cinéphiles du monde entier. Nerveusement, après une année de spéculations diverses, nous marchons vers l’Église de l’UGC Normandie en regardant une dernière fois les rumeurs sur notre téléphone portable.

Trop tard, la cloche sonne déjà l’heure. Il est maintenant temps de se mettre à genoux devant la nouvelle affiche pour prier Saint Gilles Jacob une dernière fois. Nous reconnaissons des visages, des sourires et il est déjà l’heure des « On se voit à Cannes ! ». Pape Frémaux et Saint Pierre Lescure (sapé comme jamais) arrivent, sourires aux lèvres et dents blanches. Ça y est, nous y sommes. Tout le monde s’installe et la salle devient silencieuse. La conférence de la presse de l’Évangile selon Thierry Frémaux débute.

Plus tard, il y aura les fameuses questions. Outre les traditionnels regrets des journalistes étrangers de ne voir aucune représentation de leur pays en compétition, Cannes est attendu au tournant cette année. Entre le complexe cas Netflix, le raz-de-marée Weinstein et l’interdiction des selfies, pô le temps de niaiser. Si nous n’avons pas grand-chose à dire de plus pour les deux premières problématiques, il semble que la dernière soit plus étrange.
Les montées des marches de l’an dernier étaient absolument chaotiques, puisqu’il s’agissait surtout d’esquiver les selfies des festivaliers qui bouchaient l’entrée au Grand Théâtre Lumière. Et, mettons les choses au clair, nous n’aimons pas particulièrement cette pratique, souvent angoissante et ridicule. Seulement, la montée des marches reste un événement rare pour la plupart du monde et il est naturel, pour ceux-là, de vouloir le partager. Les époques sont différentes et si ces photographies brisent la magie et le glamour, elles participent aussi au rêve que Cannes représente pour les autres cinéphiles qui sont chez eux. Finalement, n’est-ce pas aussi ridicule que de voir des acteurs ou des cinéastes qui se filment pendant la montée des marches, comme ce fut le cas l’an dernier, alors que la presse du monde entier le fait pour eux ?
Passons, car l’important, ce sont les films.

Disons-le tout de suite : la compétition officielle est très étonnante, tant elle est loin de l’image glamour dont le Festival jouit habituellement. Pas de réalisateurs-stars (Xavier Dolan, véritable rock-star des red-carpets, est encore en montage de son prochain film), pas de superstars étrangères dans les castings (sinon notre couple so choupi Pénélope Cruz & Javier Bardem pour l’ouverture et, bon, Andrew Garfield dans une moindre mesure) et pas la moindre trace de ceux qui viennent régulièrement (Asghar Farhadi, Matteo GarroneJia Zhang-Ke et Jean-Luc Godard à part).
Alors que les rumeurs couraient dans les couloirs de nos envies, la liste des absents brille finalement de mille feux : Gaspar Noé, Abdellatif Kechiche, Olivier Assayas, Mia Hansen-Love, Brian De Palma, Paolo Sorrentino, Naomi Kawase, László Nemes, Jacques Audiard, Claire Denis, Terrence Malick, Barry Jenkins, Harmony Korine, etc., etc. Tant de noms, qu’on espère retrouver dans les compétitions parallèles, dans les annonces de dernières minutes ou l’an prochain.

Nous nous retrouvons avec des (relatifs) nouveaux visages, comme s’il soufflait un vent frais sur la Croisette. Les mauvaises langues diront que la Mecque du Cinéma fait peur et que la plupart des gros films se retirent pour ne pas avoir à affronter la sanglante critique et les amoureux de la vie diront qu’il est temps de laisser la place à des nouveaux cinéastes. Ici, nous disons : et pourquoi pas ?
Six films retiennent mon attention. BlacKKKlansman de Spike Lee, pour le plaisir immense de retrouver ce grand cinéaste en compétition, 27 ans après le formidable Jungle Fever et 29 ans après l’immense Do The Right Thing. Plaire, aimer et courir vite, qui marquera peut-être mon retour au cinéma de Christophe Honoré après plusieurs années de disette. Le Livre d’image, parce que Jean-Luc Godard, parce qu’il est meilleur que vous et parce que tant qu’il fait des films, c’est que le monde tourne rond. Under the Silver Lake de David Robert Mitchell, qui semble être le film le plus excitant de cette sélection. Ash is Purest White de Jia Zhang-Ke, pour les premières images absolument sublimes et, enfin, Yomeddine, car la naissance d’un cinéaste en compétition est un acte si rare et si touchant qu’il semble obligatoire de le soutenir dans cette épreuve.
En ce qui concerne les retardataires, la seule semi-annonce est le retour de Lars Von Trier avec The House that Jack Built, pour secouer des daronnes après 7 ans d’interdiction à la Croisette pour des propos étranges sur sa relation avec Hitler et les Juifs.

Le reste semble assez incomplet : deux films hors-compétitions et deux séances de minuit. Solo : A Star Wars Story et, surtout, Le Grand Bain de Gilles Lellouche. Ce dernier débarque à Cannes avec une armada de stars françaises : Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Jean-Hugues Anglade, Philippe Katerine, Félix Moati, Leïla Bekhti, Marina Foïs, Alban Ivanov et la révélation de 2017, Noée Abita. Histoire de le dire, nous attendons bien plus le deuxième film que le premier. Surtout que, pour le premier, ça risque de se battre à l’entrée et je n’ai pas envie de devoir mettre un coup de coude à Michel Ciment pour voir un film de Ron Howard. Alors oui, on est à Cannes, mais quand même, on ne frappe pas Michel, c’est la règle.

Enfin, pour en finir avec la sélection officielle, Un certain regard suit la tendance du renouveau, avec six premiers films sur quatorze et beaucoup de deuxièmes films. Cette année, contrairement aux autres éditions, il n’y a pas de fausse place que le comité offre pour « garder le contact » avec des cinéastes habitués des marches. Pas de Mathieu Amalric (en compétition pour Tournée en 2011 et en UCR avec Barbara l’an dernier et La Chambre bleue en 2014), pas de Laurent Cantet (Palme d’or en 2008 avec Entre les murs et en UCR l’an dernier avec L’Atelier), pas de Naomi Kawase (en compétition l’an dernier avec Vers la lumière et en UCR avec Les Délices de Tokyo en 2015) et pas de Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or en 2010 avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures et en UCR avec Cemetery of Splendour en 2015).
NDLR : Sauf Naomi Kawase, qui a fini un film, et Apichatpong Weerasethakul, en Séance spéciale pour un film à sketchs, personne n’avait prévu de revenir cette année. Ce sont simplement des exemples.

En résumé, la sélection officielle qui compose le 71ème Festival de Cannes n’est pas très sexy, mais elle donne sacrément envie. Puis, pour le glamorous, il y a le jury : Cate Blanchett, qui hypnotisera la Croisette de sa classe et de son charisme légendaire, Chang Chen, formidable acteur chez Wong Kar-Wai ou chez Hou Hsiao-HsienAva DuVernay, qui mène une certaine révolution dans le cinéma américain en soutenant des cinéastes comme Jordan Peele ou Ryan CooglerRobert Guédiguian, l’auteur du très remarqué La VillaKhadja Nin, une grande chanteuse burundaise, Léa Seydoux, qui est à Cannes comme à la maison, Kristen Stewart, qui présentait son premier court-métrage l’an dernier, Denis Villeneuve, l’auteur hollywoodien le plus intéressant à suivre depuis presque une décennie et enfin Andreï Zviaguintsev, lauréat du Prix du Jury et du César du meilleur film étranger avec Faute d’amour l’an dernier.

N’oublions pas les compétitions parallèles, sexy as fuck cette année, véritable havre de paix pour les festivaliers. Encore une fois, il y aura du beau monde à la Quinzaine des Réalisateurs, avec la présence surprise d’un cinéaste qui remue toujours les foules cannoises par sa présence : Gaspar Noé. Celui-ci débarque au Théâtre Croisette avec son nouveau film en français dans le texte, Climax. Prévenons tout de suite, il va falloir en donner des coups de genou pour rentrer (mais pas touche à Michel). Pour la suite, Philippe Faucon revient avec Amin, trois ans après le très beau parcours de Fatima, Guillaume Nicloux revient à Cannes, après un passage en e-Cinéma, avec Les Confins du monde et le réalisateur Romain Gavras débarque pour la première fois avec Le Monde est à toi, un film au casting impressionnant (Isabelle Adjani, Vincent Casssel, Oulaya Amamra, François Damiens et Philippe Katerine) et aux airs d’un clip de PNL.

Pas loin, à l’Espace Miramar de la Semaine de la Critique, nous attendons d’être surpris, car depuis quelques années, c’est ici qu’on trouve les plus belles choses. Que ce soit Ava de Léa Mysius, Petit Paysan de Hubert Charuel l’an dernier ou le fameux Grave de Julia Ducourneau qui détruira tout sur son passage quelques mois après, nous avons en face de nous la compétition la plus étonnante du mois de mai. Cette année, nous attendons surtout les séances spéciales : Wildlife de Paul Dano, en ouverture, pour Jake Gyllenhaal et Cary Mulligan et Guy d’Alex Lutz, en fermeture, pour la curiosité.

Bref, c’est un très beau Festival qui nous attend en perspective. Étonnant, différent, déroutant, mais excitant. Bientôt sera l’heure du pèlerinage où il est de bon goût d’afficher fièrement son badge de couleur. Les plus chanceux logeront dans les prestigieuses villas de Cannes, les autres dans des Airbnb hors de prix et les plus courageux devront prendre le bus tout les matins pour venir au Palais. Bientôt, nous retrouverons nos habitudes, nos rues, nos restaurants, nos bons plans, bientôt, nous retrouverons la boulimie cinématographie, bientôt, nous retrouverons le manque de sommeil, bientôt, nous nous retrouverons en costume au MacDonald et bientôt, nous croiserons Philippe Rouyer au Zara de la Rue d’Antibes. Parce que même si Cannes est souvent cruel, c’est surtout une chouette aventure humaine et les deux plus belles semaines de l’année.

Bon Festival de Cannes à tous.

NDLR : Nous ne connaissons pas personnellement Philippe Rouyer et nous ne savons pas vraiment s’il traîne souvent au Zara de la Rue d’Antibes. Désolé Philippe, c’était pour la blague…

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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