Voilà ! le Festival de Cannes 2018 commence enfin ! L’heure pour moi de commencer la narration d’un voyage qui ne ressemble jamais au précédent…

(Au lieu d’écrire plusieurs articles qui alourdirait le site et votre navigation, je vais mettre à jour quotidiennement ce journal.)

Mardi 08 mai

Après des semaines de préparation, je débarque enfin sur la Croisette. Des amis y sont depuis la veille et la fête semble déjà avoir commencé. Dans le train, j’essaye de dormir et d’accumuler assez de sommeil pour les jours à venir, mais c’est une peine perdue d’avance. Mon appartement n’est pas très loin de la gare, mais le chemin est difficile avec une aussi grosse valise. Le soleil m’aveugle et m’étourdit. Aussitôt « chez moi », aussitôt sous la douche. J’enfile mon costume cannois : un t-shirt blanc avec une chemise à manche courte ouverte. Je prépare aussi mon tote bag, qui ne bougera pas trop normalement : mes lunettes de soleil, des chewing-gums, une bouteille d’eau – qui finira à la poubelle -, mon porte-monnaie, les clés de l’appartement et mon précieux éventail. Il ne manque plus que mon accréditation pour compléter ma tenue. Elle est jaune cette année, ce qui me place dernier dans la pyramide de la presse. Cannes, c’est la lutte des classes.

Mercredi 09 mai

Première vraie journée du Festival de Cannes, première nuit écourtée et premier réveil raté. Tant pis pour ce qui devait être ma première séance cannoise, Birds of Passage à la Quinzaine des Réalisateurs. De toute façon, ce ne sera sans doute pas mon premier échec. En fin de matinée, je décide de voir le premier film de la Semaine de la Critique, Un Jour de Zsófia Szilágyi. Séance interminable qui ne semble n’être qu’une nuance de plus sur l’aliénation domestique, le film manque terriblement de volume, d’éclat, en somme, d’âme. L’équipe du film se lève à peine que la salle se vide déjà. Ils me paraissent terriblement seuls avec leurs émotions, si bien que je reste un peu les applaudir.

Martin Scorsese est de retour sur la Croisette pour recevoir le Carrosse d’or de la SRF. La traditionnelle masterclass (animée par Jacques Audiard, Bertrand Bonello, Cédric Klapisch et Rebecca Zlotowski) est précédé par la projection de Mean Street. Au Théâtre Croisette, il y a déjà beaucoup de monde. J’hésite. Plusieurs facteurs entrent en compte dans ma réflexion. Je n’ai rien avalé depuis hier midi. La queue est en plein soleil et je n’ai plus d’eau. J’ai vu le film au cinéma il n’y a pas longtemps et la masterclass finira sans doute quelque part sur internet. Dernier argument, mes chances d’entrer sont assez minces. J’abandonne et je vais m’acheter un sandwich, histoire de tenir les prochaines heures.

Je termine, sans trop savoir pourquoi, au Théâtre Debussy pour voir Donbass, le nouveau film de Sergei Loznitsa dans la sélection UCR, après un douloureux passage en Compétition officielle avec Une femme douce. Si son nouveau film me paraît meilleur que le précédent, ce cinéaste m’effraie et c’est toujours un peu trop anxiogène pour moi. Le système du film ressemble à celui de Roma, de Federico Fellini, alors je pense à ce film et ça m’aide un peu. Dehors, il fait beau et je ne suis pas encore trop fatigué.

Ayant une place pour Leto, le deuxième tapis rouge de ce Festival, j’ai quelques heureux devant moi pour me poser un peu. Je profite aussi de ce temps pour lire les premiers retours de Todos Lo Saben, le film d’ouverture d’Asghar Farhadi, qui sont catastrophiques. J’essaye aussi d’anticiper les prochains jours. Avec une heure de queue minimum par film, je dois faire des choix. Par exemple, ce soir, je ne vais pas pouvoir voir Wildlife, le film d’ouverture de la Semaine de la Critique. Pas sûr non plus d’avoir des forces pour le voir très tôt le lendemain matin. Je dois aussi prendre du temps pour écrire, c’est un véritable casse-tête. Je n’envie plus les presses roses, qui ont des contraintes beaucoup plus ardus que les miennes.

Il est déjà l’heure de partir. Le temps de prendre une douche et d’enfiler mon smoking. Invitation dans la poche, je monte les marches avec une terrible douleur aux pieds. Mes chaussures sont neuves et je n’ai qu’une hâte, les retirer. Je ne profite pas vraiment des marches, même si je constate sans surprise que la balade est beaucoup plus fluide et agréable sans selfies. Me voilà au balcon, nœud papillon autour du cou, mais sans chaussures aux pieds. Cannes, ce n’est pas toujours glamour. Si le film de Kirill Serebrennikov souffre d’une petite longueur au milieu du film, il est terriblement galvanisant. J’en sors heureux, mais impossible pour moi de marcher. Je prends un uber, je me change et je termine ma soirée avec la vodka de la soirée Leto. La nuit sera courte et je prends doucement le rythme cannois. Zdrowia !

Jeudi 10 mai

En sursaut, je me réveille pour la séance matinale de Border d’Ali Abbasi, que je rate de quelques minutes. Le bon coté de la chose, c’est que ça me laisse un peu de temps pour écrire avant de voir Yomeddine, premier film du cinéaste égyptien Abu Bakr Shawky. Les premiers retours sont globalement positifs, même s’il a été un peu éclipsé par Leto, qu’on pressent déjà comme un sérieux candidat au Prix de la mise en scène. Dans la queue, j’écoute de la musique en lisant mes actualités sur Twitter. Des mots de Donald Trump me ramènent un peu à la réalité, parce qu’il y a un monde en dehors de la Croisette. C’est déjà l’heure d’entrer dans la salle. Pour un premier film, c’est très honnête, très touchant et, dans l’ensemble, réussi. Pas sûr qu’on s’en souvienne longtemps et pas sûr que le choix de la compétition officielle était le plus juste.

À peine le temps de manger quelque chose et de déconseiller le pain bagnat à un ami que nous repartons déjà en direction du Théâtre Croisette pour Les Confins du monde, nouveau film de Guillaume Nicloux. Alors que je m’enfonce dans la file « presse », mon ami part faire la queue dans la file « festival ». Nous nous promettons de nous retrouver à l’intérieur, mais la place que je garde restera vide, puisqu’il se retrouvera à la corbeille. Les places sont rares, alors en avoir une vide à côté de soi n’est pas un sentiment glorieux. Le film, lui, me plaît beaucoup et me surprend, par son montage, ses acteurs, son histoire et son audace. J’oublie rapidement les quelques dialogues lourdingues après avoir longuement applaudi une partie de l’équipe du film. Mon ami n’est pas aussi enthousiaste que moi et, dans un sens, ça m’énerve un peu.

Avec du temps devant moi, j’erre dans le Palais des Festivals. Je croise un ami, que je ne vois qu’à Cannes, qui me raconte qu’il a vu Au poste ! dans une projo marché et que c’est vraiment génial. Le poster de Saving my pig avec Gerard Depardieu est encore là, si bien que j’ai presque envie de le voir. Presque. Je termine assis sur des sièges de cinéma high-tech et je consulte mon Twitter, histoire de voir ce qu’il se passe derrière mon dos. Border est apparemment génial et personne ne parle vraiment ni de Donbass, ni de Les Confins du monde. Par manque de lucidité, alors qu’il y avait Sauvage avec le génial Félix Maritaud à la Semaine de la Critique, je vais faire la queue pour À genoux les gars d’Antoine Desrosières. La queue est une torture, avec ce titre insupportable d’Anne-Marie Vincent qui tourne en boucle depuis une heure. J’ai envie de partir, mais je reste. Le film, lui, est très étrange dans son propos et certaines scènes me mettent très mal à l’aise. En sortant, je regarde la fin du tapis rouge d’Arctic de Joe Penna, que je ne vais sans doute pas voir.

Vendredi 11 mai

Ce matin, contrairement aux autres jours, je me réveille tôt. La raison n’est pas un film, mais le Nespresso Talents, une compétition de courts-métrages dans un format vertical 9:16. Le thème de cette année est « The difference she makes » et j’avais presque oublié que c’est le premier Festival de Cannes post-#BalanceTonPorc. On nous montre les créations, qui varient entre le bon et le mauvais, l’ennuyeux et l’inventif. S’en suit une petite discussion avec le jury, à savoir Vincent Perez, Tonie Marshall et Myriam Sainz. J’en sors assommé par la fatigue et je remarque que je ne quitte plus mes lunettes de soleil, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Je regarde autour de moi et je vois que je suis loin d’être le seul.

Mes mouvements sont maintenant automatiques et le soleil m’alourdit. Pourtant, je n’ai pas grand chose à faire : voir des films et écrire. Pas le temps d’y réfléchir vraiment, je mange quelque chose rapidement et je vais faire la queue pour un film dont je ne sais rien, comme souvent d’ailleurs, L’Ange de Luis Ortega. Je tombe sous le charme de l’acteur principal. Il est terriblement bien habillé. Je suis jaloux de son air arrogant, de son charme, de son ambivalence et de sa silhouette. Pendant la séance, mon téléphone vibre dans ma poche. Des amis me proposent une place pour le nouveau film de Jean-Luc Godard, mais je reste. J’irai sans doute voir Le livre d’image demain.

Depuis plusieurs jours, des rumeurs circulent sur une possible présence du légendaire cinéaste franco-suisse. Sur le chemin du Théâtre Croisette, j’essaye de démêler le vrai du faux. On parle aussi d’une conférence de presse en FaceTime. Je lis aussi les premiers retours très positifs de Cold War et de Plaire, aimer et courir vite. J’irai voir le Christophe Honoré à mon retour de Cannes, car il y a eu une sortie en salle simultanée à la première projection du film hier. Je regarde le photocall du film et je suis bêtement heureux pour Vincent Lacoste, que j’aime beaucoup. J’entre dans la salle pour Los Silencios de Beatriz Seigner, dont je ne comprends pas grand chose. Encore un film qu’il va falloir que je rattrape plus tard… Il faut aussi que je retrouve le nom de l’acteur de cet après-midi.

Samedi 12 mai

Le premier week-end du Festival de Cannes est le plus chargé. Entre ceux qui habitent autour de Cannes et qui profitent de leurs congés pour venir voir de la starlette, les fils-à-papa qui viennent boire du champagne sur leur yacht et les grosses pointes parisiennes qui viennent profiter du spectacle, c’est la panique. Enfin, n’oublions pas qu’il reste encore des films et qu’aujourd’hui est une grosse journée. Je commence par voir Les Éternels de Jia Zhangke en Salle du Soixantième. Après une première heure incroyable, le film finit par me décevoir de plus en plus et je reste finalement sur ma faim. Zhao Tao est, pour l’instant, la plus proche pour le Prix d’interprétation féminine.

J’enchaîne dans la même salle avec le fameux Un livre d’image de Jean-Luc Godard. Je n’ai pas encore vu sa conférence en FaceTime, mais qu’est-ce que j’ai hâte. Je ne sais pas si j’ai compris grand chose, mais je vais quand même écrire dessus, parce que ça m’amuse. Les réactions de la presse hier étaient hilarantes. Enfin, c’est vrai que nous sommes tous fatigués et que ça rend le film encore plus compliqué qu’il ne l’est déjà. Pas sûr, cependant, qu’il soit aussi apprécié que ses Histoire(s) du cinéma. Ma critique est disponible ici

Je n’ai qu’une envie, un panini aux quatre fromages. Il faut savoir que je me nourris presque exclusivement de paninis depuis le début. La nourriture pendant un Festival, pour moi, c’est un jeu d’échec. Je n’ai pas le droit à l’erreur, sinon, je ne vais pas tenir le coup. Impossible de prendre du sucré (bonbons ou soda), pour ne pas alourdir mes dents, ma mâchoire et mon corps. De l’eau ou des jus d’orange pressés (bien sûr, je parle de la journée, parce que le soir, niveau boisson, c’est une autre histoire). Des sandwichs froids, mais surtout pas de pain bagnat, trop gras et salissant. Le soir, je ne mange quasiment jamais, le matin non plus et je ne bois pas de café. Alors, le midi, j’essaye d’y penser. Les petites baraques le long de la Croisette sont très pratiques, plutôt bonnes et surtout pas chères. Le soir, c’est selon ce qu’il y a aux soirées où je vais et, la plupart du temps, il n’y a rien. Parfois, avec Vincent Courtade (l’autre œil du Kraken), nous allons à ce que nous appelons « le panini de la honte », une sandwicherie en face de la mairie qui ne ferme jamais.

Je croise un ami dans la queue pour Le Monde est à toi de Romain Gavras. Croiser quelqu’un dans un moment aussi ennuyeux est toujours une petite bénédiction, parce que le temps passe beaucoup plus vite à deux. On croise plus tard quelqu’un que je n’aime pas vraiment, alors le temps passe moins vite. Il y a du beau monde qui se pointe à la séance et je croise l’un des deux PNL. J’envoie un message à une amie qui les adore. Elle est folle de joie et me demande une photo, mais je n’arrive pas à le voir dans la salle pour en prendre une en douce. Le film, lui, est une réussite. Romain Gavras a réussi à choper un comique de l’air du temps, qu’on ne représente pas assez au cinéma, mais plutôt sur Instagram, Vine ou dans la vraie vie.

Je retourne rapidement à l’appartement me changer pour la soirée du soir. Il me reste du temps, car elle commence tard. Je vais voir, au hasard, Woman at War de Benedikt Erlingsson, film très surprenant et très bien, que je suis heureux d’avoir vu. La Croisette est noire de monde, il y a des fêtes partout. Le truc, avec Cannes, c’est que même quand on n’est pas très fêtard, on finit par ne plus avoir le choix. Pourtant, ce serait un mensonge de dire qu’elles sont toujours bonnes ou même divertissantes. L’alcool est gratuit, alors il n’y a pas de quoi se plaindre. La conférence de presse de Jean-Luc Godard, que j’ai écouté plus tôt, est incroyable. Marrante, simple et si poétique. Quand on lui demande s’il va encore des films, il répond que ça ne dépend pas de lui, mais de ses jambes, beaucoup de ses mains et un peu de ses yeux. Sa voix fragile m’accompagnera toute la soirée.

Dimanche 13 mai

Aujourd’hui, il pleut des cordes. Le matin, quand j’arrive à la Salle du Soixantième pour Trois visages de Jafar Panahi, on me dit que je n’ai pas accès à la file « presse », alors que c’était celle-ci où j’allais depuis le début. Je remarque un nouveau panneau qui indique que ce ne sont que les badges bleus, roses et blancs qui peuvent entrer. La file « festival/marché » est déjà trop longue et je risque de ne pas entrer. J’ai envie d’insulter le jeune type de la sécurité, mais il n’y est pour rien. J’envoie des messages à plusieurs amis pour savoir ce qu’il se passe, mais personne ne me répond. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de pleurer.

Il faut dire, et j’en ai un peu honte, que Cannes est une véritable épreuve émotive pour moi. La comparaison la plus évidente serait les montagnes russes. Parfois, je suis fou de joie, parce que je vais voir un film ou que j’entre dans une soirée, et parfois, j’ai envie de pleurer pour les raisons inverses. Je passe du sentiment d’être le roi du monde à celui d’être qu’un pouilleux presque toutes les minutes. Moralement, ce n’est pas toujours évident et, encore une fois, je ne vois que des films. Je n’ai pas de parapluie, alors je rentre chez moi. Celui de la boutique coûte 25€. Ne pas avoir pris de parapluie est une erreur de débutant. Je mange dans un appartement, chose que je n’avais pas faite depuis mon arrivée. Je profite aussi de ce moment pour laver des fringues. C’est rare, ici, de laver ses fringues. J’ai vu, de mes propres yeux, des festivaliers mettre cinq jours d’affilés la même chemise blanche, parce qu’ils n’en ont pris que deux.

Il est maintenant l’heure d’une séance événement de ce Festival : Climax, de Gaspar Noé. Pour ce genre de film où ça se bouscule à l’entrée, je préfère y aller très tôt. Vincent m’accompagne presque deux heures avant le début du film. Les acteurs entrent dans la salle comme si nous étions déjà dans le film. Ils imposent tous leurs styles et l’une des danseuses arrive avec une combinaison en chaîne de fer. Pourtant, Climax est une déception. Il stagne et n’innove pas son propre cinéma, comme il l’a fait dans chacun de ses films (qu’on aime ou qu’on déteste). Il fait ce qu’il sait faire, c’est-à-dire avoir un bon chef-opérateur et connaître de la bonne musique. Cependant, les danses à la fin de la présentation au Théâtre Croisette sont très amusantes.

Pour en finir sur cette comparaison avec les montagnes russes, parlons de la soirée. Dans ce journal, je ne parle pas beaucoup de mes soirées, parce que ça n’intéresse personne, mais celle de ce soir est un cas d’école. Nous sommes à la soirée de l’ouverture de la Semaine de la Critique. On s’y amuse bien et la musique est sympa. Une amie de Vincent nous appelle pour nous proposer deux places pour la soirée Climax, qui est un événement tant on me parle encore de la soirée Enter The Void ou Love. Nous y allons, mais il est déjà tard. Sa copine ne nous répond plus. On attend devant, comme des idiots, et je croise quelqu’un que je connais. J’ai peur qu’il pense que j’essaye de gratter une invitation. Miracle, nous réussissons à avoir les deux places, mais nous ne rentrons pas et nous ne rentrerons pas. Nous allons rester devant la soirée, pendant une heure, sous la pluie, parce que le videur n’a plus envie de faire entrer les gens, mais ne dit rien. Là, on se sent vraiment comme une merde. Pourtant, ça va, on est quand même au Festival de Cannes.

Lundi 14 mai

Encore une fois, je rate mon réveil pour Lazzaro Felice, le nouveau film d’Alice Rohrwacher. Dégoûté, je prends de l’avance pour la queue du Grand Bain de Gilles Lellouche en Salle du Soixantième, soucieux du problème de la veille. Je rentre pourtant dans la bonne file, puis dans la salle. Je consulte rapidement mon Twitter, on ne parle que du film en bien et à raison. Quelle surprise ! La scène d’ouverture annonce déjà l’effort de mise en scène qu’il n’y avait pas dans Narcos, avec ses carrés dans des ronds très Wes Anderson. Du reste, le film est excellent, pour le casting, mais aussi pour l’intelligence du cœur. Mon seul regret, mais il est petit, est cette fin, ce happy-end qui aurait peut-être dû encore plus d’inspirer du premier Rocky.

Miracle, on me laisse repartir dans la queue et j’enchaîne directement par Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda. Première partie de ma journée bénie, car c’est aussi un très bon film. Le point fort du film sont les personnages, ces gentils salauds que l’on apprend à aimer presque malgré eux. Deux scènes restent dans ma mémoire : celle de la plage, où l’on se dit merci sans élever la voix et celle des feu d’artifice, où l’on voit seulement les visages orientés vers le ciel, heureux, à jamais, pour l’éternité. Les cinéastes qui arrivent à être, en paraître, aussi simple dans leur mise en scène m’impressionnent toujours.

En mangeant, je commence à me faire un petit palmarès, pour passer un peu le temps. Je me rends compte que je n’ai que deux films. Le Prix de la mise en scène pour Leto et le Prix d’interprétation féminine pour Zhao Tao. Je n’arrive pas à me résoudre à donner un prix pour Hirokazu Kore-eda. Je me dis que s’il n’en a pas, ce serait dommage, mais je ne sais pas vraiment si c’est le genre de film que le jury voudrait récompenser. Il n’y a plus rien à voir de la journée, alors j’erre un peu et je vais faire la queue pour BlacKkKlansman de Spike Lee au Théâtre Debussy, pour une séance presse réputée impénétrable pour les couleurs jaunes. Au bout d’une heure, où nous renvoie en Salle Bazin, une toute petite salle. La séance commence et je ne rentre pas.

Ce soir, c’est la séance de gala très attendue du nouveau film de Lars Von Trier. On me propose une place, que j’accepte. On me rappelle aussitôt en me disant que ce n’est pas sûr finalement. Puis, quand on me confirme que j’ai la place, c’est trop tard, je n’ai pas le temps de me changer. Ce n’est pas très grave, monter les marches, ce n’est qu’un bonus. Je vais faire la queue pour voir Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer au Théâtre Debussy. Évidemment, à la fin du film, il y a une standing ovation. Je ne dis pas ça par ironie, car le film le mérite amplement, mais ce sont des sujets si graves que l’on se sentirait gêné d’arrêter d’applaudir pour partir. Adaptation de la pièce de théâtre éponyme, il y a un vrai effort de cinéma dans les transitions et le casting est impeccable. J’ai l’impression que Pierre Deladonchamps est un peu en retrait et je me dis que, même si c’est de la fiction, ce ne doit pas être facile de jouer un pédophile.

En sortant, je regarde les premiers retours de The House that Jack Built. Des amerloques, évidemment, ont quitté la salle en criant au scandale. Il paraît qu’il y a meurtre d’enfants et torture de canards. On me confirme qu’il faut avoir l’estomac bien accroché. Je sautille de joie et accepte une place pour le lendemain matin. Je pars prématurément au lit pour prendre des forces.

Mardi 15 mai

Malgré ma bonne résolution de la veille, je sors du lit avec la plus grande des difficultés. Je ne vois rien, ne comprends rien et mon esprit a une conversation avec lui-même. Je ne suis pas loin d’annuler pour repartir me coucher. Le soleil me brûle les yeux et il fait beaucoup trop chaud. En plus, à cette heure-ci, il n’y a aucune ombre sur le Palais des Festival. Le séance était une torture. Non pas pour le film, mais pour moi. Je luttais avec le sommeil, j’hallucinais des conversations et je me sentais partir dans un début de sommeil. Je me réveillais en sursaut et j’essayais de voir si je n’avais pas trop raté, mais ce n’était qu’une affaire de minute. Le plus dur n’est pas le manque de sommeil, parce que dehors, on a l’impression d’être en pleine forme, le plus dur est d’être dans une salle obscure, climatisée, où l’on ne fait rien d’autre que voir passivement des films.

The House That Jack Build, lui, est incroyable et sûrement l’un de ses meilleurs. Il est surtout très très drôle. Les festivaliers qui ont quitté la salle hier ont, comme souvent, abusé. Il y a quand même beaucoup plus choquant, ne serait-ce qu’à la télévision. En tout cas, Lars Von Trier est comme en état de grâce et mériterait une place au palmarès s’il avait été en compétition. J’en sors complètement épuisé, si bien que je ne réponds même pas à Benicio del Toro qui s’excuse, en français dans le texte, parce que son garde du corps m’a barré la route.

Je bois un jus d’orange, je mange un morceau et je retrouve une partie de l’équipe de Revus & Corrigés, dont je suis le photographe. Ils font une interview cinéphile d’Anna Karina que j’aime beaucoup. Elle est adorable et nous embrasse. On retrouvera l’interview dans le premier numéro de la revue. Je prends beaucoup de photos, ce qui l’amuse, parce que j’essaye de capturer le regard espiègle qu’elle porte comme lunettes de soleil depuis ses débuts. Sur la cinquantaine, voire centaine, de photos que j’ai, une seule me convient vraiment. Ironie du sort, il s’agit de la première. Quand elle me dit au revoir, elle me dit que je sens très bon. Franchement, ça me suffit presque pour quitter le festival et ne jamais y revenir.

Je vais au Théâtre Debussy pour voir Long Day’s Journey Into the Night de Bi Gan, dont on ne cesse de parler depuis ce matin. Le film est une véritable prouesse technique, aussi bien visuelle que sonore. Sa deuxième partie, en relief, est impressionnante. Pour le reste, c’est difficile à dire et il faudrait que j’aille le revoir une deuxième fois. Il y a, au milieu du film, un très grand moment de cinéma : quand on nous indique de mettre nos lunettes sans passer par un texte. L’idée, que je ne dis pas pour ne pas gâcher votre séance, est géniale.

Quand je sors, il y a le tapis rouge énorme de Solo : A Star Wars Story de Ron Howard. Plus tard, il y a aussi un film que j’attends beaucoup, Under the Silver Lake. Pour l’instant, je me dirige vers BlacKkKlansman, que je rattrape pour sa dernière séance. Pendant le film, nous entendons les énormes feux d’artifice de Disney, si bien qu’on a l’impression d’y être. Dans la salle, on pense au pire ou seulement à un très proche hélicoptère. Il paraît qu’on l’entendait même dans le Grand Théâtre Lumière. Le Spike Lee est génial et je décide d’écrire quelque chose dessus. Ma critique est disponible ici.

Mercredi 16 mai

Le matin, je vais voir Under the Silver Lake de David Robert Mitchell et, contrairement à hier, je reste plus ou moins éveillé. Il m’arrive d’avoir des secondes d’absence, mais ce n’est pas si grave. Les premiers retours pour ce film étaient assez désastreux, mais je ne les comprends pas. Je trouve le film super, très beau et très intéressant. Il est surtout très excitant, parce qu’il va jusqu’au bout de ce qu’il raconte, même s’il finit par être un peu long. Il étonne aussi par le classicisme de sa musique, véritable hommage à l’Hollywood de l’avant-guerre. La comparaison avec Mulholland Drive de David Lynch s’arrêtera, par contre, au portrait qu’il fait de Los Angeles.

En sortant, on me propose une place pour le nouveau Star Wars et, bizarrement, je l’accepte en traînant un peu des pieds et à raison, car le film est très mauvais. Déjà, il a l’air teinté d’un nuage gris, comme s’il n’avait pas été étalonné, puis il ne raconte pas grand chose sur le passé d’Han Solo et, pire encore, brise son mystère. Bien sûr, il y a des efforts dans certaines scènes, notamment celle du braquage du train, mais il y a surtout beaucoup d’échecs et d’incohérences. J’ai le sentiment injuste que le public va aimer ce film, alors qu’il a détesté The Last Jedi. Moi, ces reboots m’emmerdent, parce qu’ils ne racontent que Star Wars après la chute des Jedi, comme si les prequels n’existaient pas. Malgré tout, ça me fait du bien de voir ce film, ça me permet de souffler un peu.

Pendant le reste de l’après-midi, j’écris et je profite un peu du soleil. Je n’ai plus trop envie de courir à droite et à gauche. Arrive le moment de Burning de Lee Chang-dong et, perdu pour perdu, j’essaye de faire la queue au Théâtre Debussy. Je suis le premier dans la file, pourtant, j’entre parmi les derniers. Voilà le prix de la couleur jaune, qui était pourtant à l’honneur en 2014 en haut des marches. J’ai l’enthousiasme facile, mais pas le mot chef d’œuvre, pourtant ce film en est un et ce n’est qu’une affaire de temps avant qu’il fasse date dans l’Histoire du cinéma. C’est même un honneur d’avoir été l’un des premiers à voir ce film et j’en sors époustouflé. J’ai enfin vu la Palme d’or. Ma critique est disponible ici.

Jeudi 17 mai

Aujourd’hui, c’est le premier jour des 3 Days in Cannes. Je salue vraiment la démarche, mais le nombre de festivaliers triplent de volume et ça m’énerve un peu. Il faut dire que c’est un peu le défaut de ce Festival et d’avoir trop de monde pour pas assez de place. En d’autres termes, c’est la guerre.

Le matin, je vais voir Dogman de Matteo Garrone et c’est une modeste réussite. Modeste parce que ça manque un peu de force, mais ce n’est la faute de personne, c’est comme ça. Je me rends d’ailleurs compte que j’ai passé toute ma soirée avec le comédien à côté de moi hier, c’est drôle. J’aime bien ces films italiens, ces petits voyous de pacotille. Matteo Garrone a, en plus, la lourde tâche d’être l’un des derniers cinéastes italien internationaux, avec Paolo Sorrentino et Nanni Moretti. L’acteur, lui, me semble être l’unique prétendant au Prix d’interprétation masculine.

Sur Twitter, on parle déjà de Capharnaüm, qui passe ce soir, en tant que sérieux prétendant à la Palme d’or. On le compare même à The Kid de Charlie Chaplin, mais ça reste à prendre à la légère. J’ai, en attendant, une place pour la cérémonie de gala d’Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, qui est ma plus grande attente de la compétition officielle. J’enfile mon smoking, mais la séance commence en retard. La cause ? La standing ovation pour Capharnaüm justement. Les festivaliers ressortent avec les yeux rouges pleins de larmes. Il paraît que le jury est aussi en larmes. Au final, on ne monte même pas les marches, mais on passe sur le côté. Tant pis.

Le film, lui, me déçoit. Après un excellent début, l’énergie du film retombe un peu et le film s’écroule à la fin. Visuellement, par contre, c’est splendide et les acteurs sont géniaux, surtout Nicolas Maury. Je l’ai peut-être trop attendu, mais je me dis qu’une séance d’ouverture en UCR aurait était peut-être plus approprié, mais il faut saluer le courage de Thierry Frémaux quand il sélectionne ce film. En tout cas, une chose est sûre, je me serais bien passé des commentaires homophobes de ma (vieille) voisine. Ma critique est disponible ici.

Vendredi 18 mai

C’est le dernier jour pour voir des films avant le rattrapage de demain. Curieusement, j’ai déjà envie de partir. Après mon expérience de l’an dernier, où je suis parti un jour après la fin du festival, je n’ai qu’une seule envie, partir avant que ça se termine. Voir les habitants de Cannes reprendre ses droits et la croisette qui se démonte sont des tristes spectacles que je n’ai envie de m’infliger. Je vais voir Capharnaüm, enfin, de Nadine Labaki. On ne parle que de ça et, effectivement, le film est assez lacrymale. Je cède facilement à ce pathos, même si je reconnais une certaine grossièreté. Le jeune acteur est impressionnant. Par contre, j’ai plus de mal avec cette caméra à l’épaule, comme si le documentaire passait forcément par l’absence d’une certaine idée de la fiction romantique et je trouve le film un peu voyeur, surtout avec ce rôle de bébé où l’on ne sait jamais à quel point il est conscient de ce qu’il fait. On se dit que, quand même, c’est drôle de faire un film sur la misère humain, puis d’aller boire du champagne à Albane.

Nonobstant (et oui), je ne cache absolument pas mes larmes et je me dis même que ça va peut-être prendre cette Palme d’or, vu les réactions du jury. Je vais ensuite voir le palmarès d’UCR, mais je ne reste pas pour voir le film primé, Border d’Ali Abbasi. Je ne comprends rien aux projections presses du soir, parce qu’il n’y en pas vraiment pour les jaunes prolétaires comme moi. Deux séances en simultanées et au lit. Impossible pour moi, alors, de voir ni Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, ni Ayka de Sergey Dvortsevoy. Vincent m’entraîne voir Mandy de Panos Cosmatos. Ce n’est pas mon affaire, je ne comprend pas forcément le truc autour de Nicolas Cage, mais le film m’amuse, surtout dans sa deuxième partie, que je trouve impressionnante. Je pense qu’une projection dans quelque chose comme Panic X Chroma serait un beau bordel.

Samedi 19 mai

Rattrapages pour le dernier jour du Festival de Cannes 2018. Nouveau casse-tête pour comprendre comment enchaîner les films, surtout qu’il n’y a plus de hiérarchie. Toutes les accréditations dans le même bateau. Je vais voir Lazzaro Felice, d‘Alice Rohrwacher que je trouve sublime. L’an dernier, au retour de Cannes, les Cahiers du Cinéma avaient écrit un très bon article où ils dénonçaient une sélection beaucoup trop cynique, en pointant du doigt la fraîche Palme d’or, The Square de Ruben Östlund. Je me dis que si ce film était une réponse, elle aurait été parfaite. C’est un merveilleux film sur l’innocence et la gentillesse et, finalement, c’est assez rare dans le cinéma moderne, où ces valeurs sont le plus souvent associées à la naïveté.

Ensuite, je vais voir Cold War de Paweł Pawlikowski et, c’est ridicule, mais je le trouve aussi sublime. Ridicule, parce que j’ai l’impression de ne rien avoir détesté de la quinzaine, mais de tout avoir trouvé « beau », « génial », « magnifique » ou « sublime ». Puis, voir un film aussi court, ça soulage. Je m’arrête là pour la journée, j’en ai eu assez. J’ai quand même vu 30 films, en comptant celui de Christophe Honoré que je vais voir demain, alors que le festival ne sera pas tout à fait terminé. Demain, je pars tôt et je ne vais pas écrire sur ce journal.

Voici mes pronostics : Capharnaüm pour la Palme d’or, même si ça ne mérite pas forcément ; Burning pour le Grand Prix, même si ça mériterait une Palme d’or ; Cold War pour le Prix du Jury ; Zhao Tao, comme une évidence, pour le Prix d’interprétation féminine ; Marcello Fonte, comme une évidence aussi, pour le Prix d’interprétation masculine ; Leto pour le Prix de la mise en scène, comme quoi rien ne change ; BlacKkKlansman pour le Prix du scénario, car voir Spike Lee dans le palmarès serait un pur bonheur et, pour finir, la Caméra d’or pour Girl de Lukas Dhont dont tout le monde ne parle qu’en bien. De toute façon, rien ne va se passer comme prévu, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important est d’avoir vu des films, d’avoir découvert des nouveaux auteurs et de s’être permis ce qui manque cruellement à notre quotidien, le rêve.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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