Le tournage du nouveau film de Xavier Dolan, Ma vie avec John F. Donovan, fut l’objet de beaucoup de fantasmes et de doutes. Après de nombreuses complications, un long tournage sur deux continents étalé sur plusieurs mois, une première copie qui durait quatre heures, un rendez-vous manqué avec la compétition du dernier Festival de Cannes et une coupe au montage maintenant célèbre pour le personnage de Jessica Chastain, le film était enfin présenté au dernier Festival de Toronto. Seulement, là, c’est le drame et la critique américaine est unanimement acerbe. Le film, lui, ne sortira pas aux Etats-Unis.

IndieWire le décrit comme le « pire » film du cinéaste, pour son scénario « mielleux » et « maladroit » ; RogerEbert.com rend hommage à la performance de Jacob Tremblay, mais évoque des « défauts majeurs » ; The Hollywood Reporter reconnaît un casting impressionnant, mais regrette un « psychodrame à moitié cuit, lourd, très long » ; pour le NOW Magazine, c’est un film « au mieux médiocre » tandis que The Guardian, en donnant une étoile sur cinq, parle d’un « gâchis douteux ». Pour ceux qui lisaient ces mauvaises critiques au réveil, le doute était permis, car si le cinéaste n’a jamais été à l’abri des Américains, c’est la première où l’on parle à ce point d’échec, de faux-pas ou de raté.

La deuxième couche des critiques françaises est plus mesurée. Positif ne retrouve pas « la sensation d’urgence et de sincérité totale à laquelle nous avait habitués le cinéaste » ; Le Figaro parle « d’un excès de lyrisme » ; Libération regrette les « mystère ou les troubles supposés du récit » qui « se désintègre pour nous reparachuter en terrain dolanien bien balisé » ; Télérama s’attriste de la perte du « caractère artisanal » et donc de l’« âme » du film et Le Parisien est « déçu ». Nonobstant, Le Monde surligne le moment où l’œuvre « révèle finalement ses charmes » ; CinemaTeaser évoque « un sublime film-somme, à la fois intime et grandiose » ; les Cahiers du Cinéma parle « d’un beau feuilleté romanesque, construit avec virtuosité » et, enfin, Première exclame avec fierté que c’est son film « le plus ambitieux et le plus maîtrisé ».

À l’issue des premières projections publiques du MK2 Bibliothèque, on parle d’une certaine mesure dans l’accueil du film, avec des timides applaudissements, loin des embrasements qu’il y avait pour ses précédents films. Le doute semblait alors vraiment permis et les fans de la première heure comme de la deuxième allaient peut-être être déçus. Est-ce, pour autant, une mauvaise chose ? Bien sûr que non et, maintenant que nous avons vus le film, nous pouvons même affirmer qu’il s’agit ici d’une étape bénéfique pour la carrière de Xavier Dolan.

L’équipe du film au Festival de Toronto.

Le cinéaste québécois a le mérite d’avoir une carrière exemplaire, qu’on aime ou qu’on déteste son cinéma. C’est donc sans l’ombre d’un doute que nous pouvons dire qu’il est l’un des cinéastes majeurs de cette décennie. L’immense succès qu’on lui connaît aujourd’hui a été la conclusion d’une parfaite ascension. Son premier film, J’ai tué ma mère, était l’événement du Festival de Cannes 2009 où l’on parlait de la naissance d’un cinéaste, alors qu’il avait à peine la vingtaine. Les Amours Imaginaires, son deuxième film, était au centre d’une véritable hype, puisqu’il incarnait parfaitement les hipsters de l’époque, même s’il n’était pas forcément apprécié par la critique. Son troisième film, Laurence Anyways, plus audacieux financièrement, a été un véritable acte manqué avec le public, même s’il fut reconsidéré par la suite comme l’une de ses meilleures créations. Tom à la ferme, son quatrième film, était un petit détour bienvenu dans un genre différent, le thriller, où on accusait le réalisacteur de narcissisme pour les gros plans élogieux qu’il s’offrait. En incarnant le rôle principal dans trois de ses films, il permit au public de l’identifier pour devenir, plus tard, une véritable marque.

Les chiffres du box-office français restent, cependant, timides. Il tourne entre 55 600 entrées et 139 500 entrées. Peu importe, car le cinéaste s’immisce progressivement dans la culture moderne et prépare, sans le savoir, le raz-de-marée de son cinquième film, Mommy. Avec une projection exceptionnellement attendue en compétition au Festival de Cannes 2014, un Prix du Jury ex-æquo avec Jean-Luc Godard, un discours qui influencera toute une génération de jeune gens et un succès impressionnant au box-office, alors qu’on parle d’un film au format d’image 1:1 où un casting inconnu parle le joual, Xavier Dolan est enfin accepté, aimé et compris. Il devient une véritable rock-star que l’on écoute religieusement et il déchaîne les passions, que ce soit du public ou de ses confrères/sœurs. Ses présences sont suivies et commentées avec la plus grande attention, jusqu’à devenir une égérie pour Louis Vuitton, situation rare pour un réalisateur. Il radicalise ensuite son cinéma avec Juste la fin du monde, film moins lumineux et plus âcre, qu’il accompagne d’un casting cinq étoiles et d’une pluie de récompenses.

Il est alors à l’apogée de sa carrière et, toutes proportions gardées, il est possible de le comparer à de nombreux cinéastes. Évoquons, par exemple, un Steven Spielberg quand il réalise Rencontres du troisième type, un Martin Scorsese quand il remporte la Palme d’or pour Taxi Driver ou un Steven Soderbergh pour les mêmes raisons avec Sexe, Mensonges et Vidéo. Le point commun entre ces cinéastes ? Ils se sont tous confrontés à un terrible échec après leurs grands succès et ont immédiatement remonté la pente.

Martin Scorsese au plus bas pendant l’avant-première de New York, New York.

Steven Spielberg a eu 1941 qui entachera sa réputation d’enfant prodige avant de faire le premier volet de la saga Indiana Jones, Les Aventuriers de l’arche perdue, film-culte qui traverse encore les décennies et qui marquera le monde entier. Martin Scorsese connut le désastre New York, New York, échec au box-office, mais surtout symbole de la déchéance du réalisateur, qui se perdait dans la dépression et la cocaïne avant d’être sauvé par Robert de Niro et Raging Bull, l’un des plus grands films de l’Histoire du cinéma. Steven Soderbergh, après un succès trop précoce et dans un comportement autodestructeur, enchaîna les échecs avec Kafka, King of the Hill, À fleur de peau, Schizopolis, Gray’s Anatomy, Hors d’atteinte et L’Anglais, avant d’enchaîner les succès au point d’être doublement nommé dans plusieurs catégories aux Oscars avec Erin Brockovich et Traffic. Enfin, Xavier aura eu, d’une certaine manière, Ma vie avec John F. Donovan.

Le film est un échec, sans l’être forcément aussi radicalement que les précédents exemples. Il n’empêche que, dans un regard rétrospectif, le film fait tâche dans la carrière du réalisateur, tant il tombe dans des gimmicks, des automatismes qui deviennent presque insupportables et parodient son propre cinéma. Il tombe aussi dans le piège de la musicalité de la langue anglaise et les dialogues sonnent soit faux, soit trop intelligents, comme certaines réponses parfaitement articulées de Jacob Tremblay. Nous retenons seulement deux instants : l’hommage à Magnolia, par la mise en scène et la musique, quand les rumeurs s’abattent sur John F. Donovan et les retrouvailles entre un fils et sa mère dans une rue de Londres, sous la pluie. Le reste est un peu brouillon et on aurait envie de voir une plus longue version, car on ne sait pas vraiment ce qu’il raconte dans cette histoire, celle de l’enfant ou de l’adulte et si c’est celle des deux, ce n’est jamais une réussite totale.

L’un des films les plus attendus de 2018 pour les Cahiers du Cinéma.

Xavier Dolan ne pouvait pas faire un bon film, car on attendait trop de lui après ses deux derniers. Son public s’attendait sans doute à un torrent d’émotion, à une claque visuelle ou, plus simplement, à un geste fort. Seulement, voilà le prix à payer pour un cinéaste qui a fait et qui va faire des bons films, il faut aussi en faire des mauvais. Il n’est pas le premier cinéaste à être bloqué sur un tournage, sur un montage, bref, sur un film sans savoir quoi faire. En somme, cet échec semble essentiel pour la suite de sa carrière, car, enfin, il déçoit vraiment. Bien sûr qu’il y a du monde qui aime Ma vie avec John F. Donovan, mais reste que nous allons attendre moins de lui et c’est tant mieux. Enfin, il va pouvoir faire ses films avec plus de tranquillité, de calme. Enfin, il va pouvoir, comme les autres, remonter la pente. Jean-Luc Godard disait, après le spectaculaire succès d’À bout de souffle, qu’il avait « l’impression d’aimer moins le cinéma qu’il y a un an, uniquement parce que j’ai fait un film et que ce film a plu, alors je souhaite que mon second déplaise énormément et que ça me donne envie de faire du cinéma de nouveau ». Espérons, alors, que cet échec soit le moteur de ses nouveaux succès et qu’il entame la nouvelle décennie avec sérénité.

Du reste, ça semble déjà être le cas, puisqu’il a terminé son nouveau film, Matthias & Maxime, où il retrouve ses amis, son pays et sa liberté. Lui ne parle que du bonheur d’avoir été sur ce plateau de tournage. Espérons qu’il se réinvente, qu’il trouve quelque chose d’autre, qu’il ne tombe plus dans ses facilités, dans ce qu’on attend de lui. Maintenant, nous n’attendons qu’une seule chose, être reconquis, comme les autres cinéastes nous ont reconquis avant lui. Alors, là, nous pourrions savoir s’il est un cinéaste important. Pour l’instant, continuons d’attendre les films de Xavier Dolan, car c’est un cinéaste rare et il doit continuer d’exister, « ne serait-ce que pour la beauté du geste ».

Ma vie avec John F. Donovan

Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.

Réalisation de Xavier Dolan

Avec Kit Harington, Natalie Portman, Ben Schnetzer, Jacob Tremblay, Susan Sarandon, Kathy Bates, Thandie Newton

Durée : 2h03

Sortie en salles obscures : 13 mars 2019

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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