Nous sommes le 23 mai 2019, dans un autre monde. Il ne reste que deux jours avant la fin du 72ème Festival de Cannes et les rues commencent à se vider depuis la fermeture du Marché. Le mauvais temps n’invite guère aux célébrations nocturnes, mais la cuvée est si exceptionnelle qu’on en oublie presque la pluie et le vent. Mektoub, My Love : Intermezzo s’ouvre sur un verset du coran : « Ils ont un cœur, mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux, mais ne voient pas. Ils ont des oreilles, mais n’entendent pas. »

On ne le sait pas encore, mais le film va provoquer un réel raz-de-marée. Si quelques voix le soutiennent, beaucoup en parlent comme une œuvre obscène, perverse, dégueulasse. Pourtant, à l’annonce tardive de sa sélection, les esprits étaient plutôt joyeux et sa durée excessive amusait les journalistes. Il faut dire que Mektoub, My Love : Canto Uno (2018) a été salué comme un excellent film. Pourtant, alors qu’on le résume grossièrement à « trois heures et demi dans une boîte de nuit », cet intermède entre deux épisodes a paru insupportable à la majorité des spectateurs, préférant quitter la salle que de rester jusqu’au bout. Bref, le film fait scandale.

Les débats s’enflamment et les interrogations autour de cet événement amplifient le phénomène. Abdellatif Kechiche qui s’excuse à l’issue de la projection, Ophélie Bau qui disparaît après la montée des marches, n’accordant qu’une interview à Vanity Fair, intensifie les rumeurs d’une sélection à l’aveugle et d’un Pathé dans l’embarras. Et cerise sur le gâteau, une longue scène de cunnilingus non-simulée qui déchaîne les passions. Les critiques reprochent au réalisateur ce qu’on lui reproche depuis La Vie d’Adèle (2013) : son mâle gaze et son obsession pour le corps des femmes. Une chose est sûre, le film ne sortira jamais dans l’état, probablement même jamais.

Nous sommes le 23 mai 2019, dans un autre monde. À l’époque, on ne connaît pas encore les masques chirurgicaux, les confinements, les couvre-feux, les tests PCR, les vagues épidémiques, les variants menaçants et les semaines décisives, ces termes qui dictent maintenant nos quotidiens. S’embrasser, se serrer les mains, toucher les poignées de portes, s’entasser dans des salles obscures et faire la fête n’étaient pas encore synonymes de danger ou même de mort. Alors, comment pouvions-nous savoir que ces longues scènes de boîte de nuit allaient devenir le vestige d’un monde qui n’existe plus depuis plus d’un an ?

Karelle Fitoussi décrivait la fête dans ce film comme « un sport auquel on s’adonne par hygiène ou automatisme (en baillant), la chair est triste, l’orgasme inaccessible. ». Ces personnages qui essayent de reprendre le contrôle de leurs interrogations existentielles, de la fatalité nostalgique d’un temps qui ne reviendra jamais, d’une jeunesse qui leur glisse entre les doigts, n’est-ce finalement pas ce dont on a besoin, aujourd’hui plus que jamais?

Et si nous avions besoin de cette tristesse, de ce sport et de cette hygiène ? De cet orgasme inaccessible ? Et si Mektoub, My Love : Intermezzo était le film qu’il fallait pour le monde d’après, le même en un peu pire ? Celui où nous allons redécouvrir les corps, les odeurs, les salives et la sueur de ces lieux clos où l’on se collaient les uns contre les autres, à danser éperdument, jusqu’à l’épuisement. Rattraper le temps perdu qui ne reviendra jamais et couvrir nos pensées des bruits. Celles d’une jeunesse sacrifiée, au crépuscule d’une pandémie et à l’aube d’une catastrophe écologique.

Et si le film d’Abdellatif Kechiche était un testament important pour se souvenir et ne jamais oublier ? Se souvenir de nous, de ces moments où l’on se chamaillait, prenant pour acquis ce qui nous semblait inébranlable. N’est-ce pas ce qu’il nous faut aujourd’hui, du courage ? Ne vaut-il pas un film qui essaie, va jusqu’au bout, quitte à se planter, à être critiqué, plutôt qu’une passion stérile qui ne raconte rien de notre époque ? Se battre pour ou contre des œuvres culturelles, n’est-ce pas la preuve que c’est encore important ? Les batailles en valent la peine. Pour s’en sortir. Enfin. Jusqu’à la prochaine danse. Jusqu’au prochain matin. Jusqu’à la prochaine fois.

Mektoub, my love : Intermezzo

C’est la fin de l’été et Amin vit une histoire d’amour sereine avec Charlotte. Ophélie, quant à elle, est confrontée aux conséquences de ses multiples relations amoureuses.

Réalisation de Abdellatif Kechiche

Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Alexia Chardard, Lou Luttiau, Hafsia Herzi

Durée : 3h28

Sortie en salles obscures : Prochainement ?

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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