15. Les Chatouilles – Andréa Bescond et Eric Métayer (UCR)

Adaptation attendue du succès théâtrale Les Chatouilles ou la Danse de la colère (Molière Seul(e) en scène 2016), Andréa Bescond et Éric Métayer proposent un récit sincère et puissant sur les conséquences de la pédophilie. Même s’ils sont parfois maladroits dans leur mise en scène, ils réussissent l’effort d’une véritable grammaire cinématographie, surtout dans les transitions, et ne tombent ni dans un misérabilisme vulgaire, ni dans le piège du naturalisme. Allant jusqu’au bout dans l’autobiographie et dans les thèmes abordés, impossible de ne pas les applaudir à la fin, ne serait-ce que pour leurs tripes.

14. L’Ange – Luis Ortega (UCR)

Certains films, pendant le Festival de Cannes, passent complètement inaperçus. Ce n’est pas qu’on en parle peu, ou qu’on en parle en mal, c’est que n’en parle pas. Alors, quand on rentre à la maison, on ouvre la presse spécialisée et… rien. Le film n’existe pas. Pourtant, vous l’avez bien vu, vous avez même fait la queue pour le voir, mais rien… Dommage, parce que la nouvelle production de Pedro Almodóvar est particulièrement excitante, surtout pour la découverte de son acteur principal, magnifique, ambivalent avec une profondeur et une nonchalance qui portent entièrement le film.

13. BlacKkKlansman – Spike Lee (CO)

Avec ce film, Spike Lee continue de creuser son sillon, son état des lieux d’une certaine violence américaine qu’il raconte depuis ses débuts. Si tout n’est pas très fin dans son écriture, le film laissera sans aucun doute des traces, ne serait-ce que pour les cinq dernières minutes. Enfin, ne boudons pas ce plaisir de retrouver un cinéaste aussi prestigieux au premier plan du plus grand festival du monde avec ce Grand Prix, même si un Prix du Jury était peut-être plus approprié.

12. Les Éternels – Jia Zhangke (CO)

Injustement oublié à notre goût lui aussi, Les Éternel est pourtant l’un des meilleurs films de la compétition cette année. Récit étonnant sur l’amour, l’honneur et le passé, Jia Zhangke propose une oeuvre qui se bonifie avec le temps. Il restait, à la fin de la projection, cette dernière image décevante d’une fin qui ne répondait pas à toutes les questions, comme si le film se terminait avant d’être trop long. Peu importe, car il y a Zhao Tao, qui méritait largement le Prix d’Interprétation Féminine.

11. Leto – Kirill Serebrennikov (CO)

Première montée des marches de notre Festival de Cannes, Leto était surtout attendu pour la censure que subit son réalisateur, assigné à résidence depuis août dernier. Au-delà de cette mise en scène inventive et de ce noir et blanc somptueux, qui aurait mérité le prix éponyme, il y a dans ce film l’énergie punk de ne briser les règles, qu’elles soient celles de la fiction ou celles de la musique. Même s’il y a, au milieu du film, quelques minutes qui alourdissent les paupières, on garde en tête cette mélancolie d’un passé et d’un été que l’on a pas connu. Soutenons aussi le geste de Kirill Serebrennikov, de finir un film malgré cette volonté de le faire taire. (Ajoutons aussi, parce qu’il s’agit de l’unique montée des marches du classement, que c’est quand même vachement plus fluide sans selfies.)

10. Un grand voyage vers la nuit – Bi Gan (UCR)

Après Kaili Blues, qui laissait voir le génie technique et narratif de ce nouveau réalisateur, nous attendions de pied ferme la présentation en 3D du nouveau film de Bi Gan. Plus proche de la fin que du début du festival, la fatigue se fait vraiment sentir et il est difficile de tenir éveillé devant les films que nous voyions. Bizarrement, il s’agit presque de la condition physique parfaite pour voir ce film, semblable à un songe, où l’on navigue dans ses pensées, où l’on se perd rapidement, où l’on imagine des sons, des images et où l’on ne sait plus ce qui est du rêve ou de la réalité. Long Day’s Journey Into Night est un sublime moment de cinéma. Retenons aussi, et surtout, une maestria visuelle et sonore, peut-être la plus impressionnante de ce Festival de Cannes. Rien que ça.

9. Le Grand Bain – Gilles Lellouche (HC)

Bah alors Gillou ! Il fallait nous le dire que tu savais faire ça. Parce que nous on l’avait vu Narcos. Alors oui, c’était sympatoche, mais quand même. On était à des années-lumières de ce que tu nous as pondu aujourd’hui. Le Grand Bain est une réussite pour sa sincérité. Parce que s’il existe des défauts, il y a tellement une envie de bien faire qu’on pardonne volontiers ceux-ci. Avouons-le aussi, ça fait du bien de voir un réalisateur qui aime autant ses comédiens, même quand il les filme dans le plus ridicule des habits : un petit slip de bain perdu sous un gros bidon. Sans être un film de potes, hourra à ce casting gigantesque qui ne tombe jamais dans un combat d’ego, donnant cette impression de simplicité des vrais copains. Espérons que ça donne l’exemple pour un renouveau des comédies françaises qui, on le sait tous, craignent un peu.

8. Les Confins du Monde – Guillaume Nicloux – (QR)

Après un passage en compétition, puis dans un e-cinéma archaïque, Guillaume Nicloux débarque à la Quinzaine des Réalisateurs avec un film qui, mine de rien, marque les esprits. Pour son montage très intelligent, mais surtout pour ses acteurs géniaux. Les Confins du Monde est une superbe réinterprétation de ces films de guerre américain ou japonais qui se sont fait rares dans notre histoire du cinéma. On est ici dans un rapport aux combats assez nihilistes, où le patriotisme ne sert qu’à servir une vengeance personnelle et qui finit par des injustices atroces. Plutôt qu’Apocalypse Now, régulièrement cité dans les critiques cannoises, c’est plus du côté de La Ligne Rouge qu’on placerait l’héritage. Si défauts il y a, admettons plutôt l’audace du film, celle du style.

7. Under The Silver Lake – David Robert Mitchell (CO)

Cruel qu’est un programme dans une compétition officielle, car en plus d’un tapis rouge amputé de ses deux acteurs principaux, David Robert Mitchell se payait aussi le luxe de passer après la grande teuf de Solo : A Star Wars Story. La légende raconte même qu’on entendait les feux d’artifices à l’intérieur du Grand Théâtre Lumière. Voici le destin d’un film excitant qui, faute de chance, se fait descendre par une majorité de la critique internationale. Pourtant, Under The Silver Lake est un film galvanisant sur ce Los Angeles moderne, comparable aux livres de Bret Easton Ellis (Moins que Zéro en tête), où la vie a si peu de sens qu’on finit par chercher dans des boîtes de céréales. Étonnant par le classicisme de sa musique, qui rappellera Chinatown, et qui dénote avec les couleurs popsis de sa mise en scène, le film est exactement là où il faut, perdu entre deux mondes.

6. Shéhérazade – Jean-Bernard Marlin (SC)

Le cinéma américain a écrit la mythologie de ses villes à de nombreuses reprises. Nous parlions de Los Angeles plus haut, mais il y a eu des villes comme New York, avec Macadam Cowboy ou Manhattan, ou du Texas, même si ce n’est pas vraiment une ville, avec La Dernière Séance. Rares sont les films français qui décrivent avec justesse l’énergie d’une ville sans tomber dans le cliché.  Shéhérazade est l’un d’eux et c’est en ça que c’est un film si précieux, tant il transpire les couleurs et les odeurs de Marseille. Ça respire, ça transpire Marseille et, au-delà de la mise en scène, c’est surtout grâce aux deux comédiens principaux qui livrent une partition étonnamment juste dans les sentiments. De là à dire que ça méritait une Caméra d’Or, il n’y a qu’une marche.

5. Cold War – Pawel Pawlikowski (CO)

Dans la lignée esthétique de son précédent film, Ida, reprenant le noir et blanc, le format (1:33) et une tendance minimaliste, Cold War raconte l’histoire d’amour entre un musicien et une chanteuse pendant la guerre froide, entre la Pologne et Paris. Avec ce récit qui couvre une vingtaine d’années en moins de 90 minutes, le réalisateur multiplie les ellipses et se concentre sur l’essentiel : ces deux cœurs qui s’aiment. Dwa serduszka, en polonais. Il ne reste alors que les souvenirs charnels de cette histoire d’amour, comme s’il s’agissait de vieux souvenirs où l’on oublie le reste, les conflits, les guerres et même le temps. Pawel Pawlikowski méritait alors amplement ce prix de la mise en scène et méritait encore plus, un Prix du Jury.

4. Une affaire de famille – Hirokazu Kore-eda (CO)

Palme d’or mérité de ce Festival de Cannes 2018, Hirokazu Kore-eda propose une nouvelle variation sur la famille, thème chère à sa filmographie. Ici, il n’est question de presque rien, si ce n’est la douceur. La douceur d’une famille qui s’aime et se protège, même si ce sont, au fond, des salauds. De ces plans, qui ne paraissent rien. De cette scène où, sur la plage, cette famille de bric-à-bras se remercie d’être ensemble, sans rien dire. Et ces feux d’artifices que l’on ne voit pas, à jamais, pour l’éternité. Nous ne l’avions pas venu venir, cette émotion qui comme l’humidité de cette pluie omniprésente au milieu du film, s’immisce dans les moindres recoins de votre corps. Une affaire de famille est un film rare qu’il faut chérir, ne serait-ce que pour la beauté de son âme.

3. The House That Jack Built – Lars von Trier (HC)

Nous l’annoncions dans notre premier article, Lars von Trier est de retour « pour secouer des daronnes après 7 ans d’interdiction à la Croisette ». Et des secousses, il y en a eu et des grosses, puisque voilà le spectacle habituel à la première projection : des journalistes/festivaliers (américain, pour la plupart) sortent du film en colère, clamant haut et fort que ce n’est pas du cinéma et que c’est honteux de faire ça. Il était question de pattes de canard arrachées, de gosses mutilés et de seins charcutés. En bref, rien de nouveau sous le soleil. Pourtant, si scène choquante il y a, le film ne mérite pas vraiment ce cirque, parce qu’il est… bah il est drôle quoi. Il est rempli d’humour, de recul et d’autodérision. Il s’amuse même à mettre Bruno Ganz, qui jouait Hitler dans La Chute, en guide des enfers avec des images de ses précédents films. En somme, c’est une grande réussite. Bon retour à la maison Lars.

2. Plaire, aimer et courir vite – Christophe Honoré

Séance la plus lacrymale de notre Festival de Cannes, Plaire, aimer et courir vite sera sûrement l’un des plus beaux films de notre année au cinéma pour la pudeur des sentiments de Christophe Honoré. En plus d’offrir son meilleur rôle à Vincent Lacoste, et de très belles partitions à Pierre Deladonchamps et Denis Podalydès, le film prouve qu’il est encore possible de faire du romantisme en 2018 sans être ridicule. Il invoque alors ses idoles, François Truffaut, Hervé Guibert ou encore Jean-Luc Lagarce et ses fantômes, ceux de son adolescence. Autre chose qui hante le film, la mort. Alors, dans cette époque où le temps glisse entre les mains de ceux qui vivent d’amour, il faut courir vite pour plaire et aimer jusqu’aux derniers adieux, où l’on s’était promis de ne pas pleurer.

1. Burning – Lee Chang-Dong

Peut-être la plus grande injustice de ce palmarès, alors qu’on l’attendait au moins en Grand Prix, Burning s’impose dès maintenant comme l’un des plus grands films du XXIe siècle. Imposant de précision, qu’elle soit stylistique ou thématique, Lee Chang-Dong réalise un film remarquable du premier au dernier plan, où rien n’est en trop. Il trouve, en adaptant la nouvelle Les Granges brûlées de Haruki Murakami, le prétexte dont il se sert pour finalement raconter sa version de la Corée et du monde moderne. Parce que Burning est surtout le récit d’une certaine lutte des classes, la lutte d’un jeune homme moyen, seul, vivant dans une triste ferme où l’on entend les sirènes de la propagandes à longueur de journée contre un autre jeune homme, plein d’énergie, de ressource, vivant, avec son chat et sa Porche, dans un appartement branché d’un quartier branché de la ville. De lui se dégage un sentiment étrange, comme s’il était trop parfait, trop intelligent, trop cool. L’autre semble complètement détaché de ses émotions, on pourrait dire autant que Meursault dans L’Étranger. Au milieu, il y a cette fille et cette disparition soudaine, qui semble ne rien dire. Est-elle réelle ? Tout cela ne veut plus rien

CO = Compétition officielle
HC = Hors-compétiton
UCR = Un certain regard
QR = Quinzaine des réalisateurs
SC = Semaine de la critique

(Mises à jour régulières des affiches et des titres)

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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