Disons-le : on ne vient au Festival de Cannes que pour se prêter au jeu du palmarès. On adore ça et on le fait dès les premiers jours. Les années se suivent et se ressemblent. Des consensus transforment des films en Palme d’or évidente, on ne les retrouve finalement pas dans les récompenses et c’est le scandale. Le monde s’écroule et ça offre aux distributeurs des citations comme « Notre palme d’or ». Et il y a ces fameuses anomalies, ces films qui débarquent là, un peu comme par magie. Ah, tu étais là toi…? 

Mettons-nous un peu dans la peau du jury et faisons notre palmarès, celui qu’est meilleur que ceux des autres, bien évidemment.

Caméra d’or : La Femme de mon Frère de Monia Chokri

Ce n’est pas forcément une évidence, alors que le film semble avoir divisé la critique, là où J’ai perdu mon corps a séduit tout le monde, mais que voulez-vous ? Le long-métrage de Monia Chokri est le premier film le plus excitant, intelligent, drôle et surtout vivant que nous ayons vus à ce Festival. Surtout que nous nous attendions à une influence trop évidente de son ami Xavier Dolan et qu’il n’en est finalement rien. Encore mieux, elle aborde le thème de l’entrée dans la trentaine avec beaucoup plus de brio que son confrère québécois. La Femme de mon Frère est un film qui fait du bien, pour sa fraîcheur et, nous le répétons, sa vitalité. De toute façon, c’était soit lui, soit The Climb.

Prix du jury : Les Misérables de Ladj Ly

Il fallait s’y attendre, Les Misérables était la bombe française du 72ème Festival de Cannes. Film qu’on utilisera à tort et à raison d’ailleurs, pour parler de la détresse de la jeunesse, des banlieues, des cités, des gilets jaunes ou de la police. À tort parce qu’il risque d’être réutilisé pour les mauvaises raisons, comme s’il suffisait de le voir pour se donner une bonne conscience, et à raison parce que le film de Ladj Ly cristallise un mal-être en France qui dépasse le labyrinthe de Montfermeil. Et s’il n’arrive jamais à reproduire la puissance narrative et iconique de La Haine, il en est bien plus fort et précis dans ses thématiques. Les Misérables est un film brillant qui mériterait le Prix du Jury. Des questions restent en suspens maintenant. Le cinéma remplit-il encore un rôle pour marquer l’imaginaire collectif d’une jeunesse française ou arrive-t-il trop tard ?

Prix du scénario : Le Traître de Marco Bellocchio

Il mériterait peut-être le Grand Prix, mais nos choix nous obligent à lui donner ce prestigieux lot de consolation. Reste qu’il ne suffisait pas de grand-chose pour passer à côté. Un film de procès, au-delà des 2h30, les derniers jours du Festival, c’est souvent assez de raisons pour finir sa nuit dans la salle. Et pourtant, quelle surprise ! Par son scénario malin et sa mise-en-scène impressionnante, Marco Bellocchio maîtrise un rythme qui ne s’essouffle jamais, continuant de surprendre par l’économie de ses effets. Son savoir-faire lui permet même de s’en amuser et nous sommes toujours admiratifs de la vitalité de ce cinéaste dont le premier film date de 1965, rien que ça. On ne s’y attendait pas franchement pas et il rejoint illico le palmarès. Puis, honnêtement, des italiens qui se crient dessus, c’est un plaisir qu’on ne boude jamais.

Prix de la mise en scène (ex-aequo) : Parasite de Bong Joon-ho et Bacurau de Juliano Dornelles & Kleber Mendonça Filho

Nous respectons les règles et nous autorisons le seul ex-aequo du palmarès pour ce Prix de la mise en scène. Premièrement, le film de Bong Joon-ho a impressionné la Croisette et nous entendons parler d’un plus gros prix, Difficile pour nous de le placer ailleurs, tant il semble « parfait ». C’est le smoking Dior de la compétition : ça ne dépasse pas, que ce soit dans sa narration, son twist final et ce qu’on pourrait appeler sa morale. Deuxièmement, Bacurau, dans un autre genre, nous a bien surpris en le voyant aux rattrapages. Film exceptionnel, à plusieurs épaisseurs, qui pioche dans le western en modernisant le genre par ses thématiques, c’est un véritable coup de cœur. Quoi qu’il en soit, deux très bons films, qui prouvent le niveau exceptionnel de la compétition cette année.

Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira dans Sibyl

Jusqu’au dernier jour, il n’y avait aucune perspective claire pour ce prix. Pendant longtemps d’ailleurs, notre choix était Mama Sané pour Atlantique. Mais il faut dire que l’actrice franco-belge nous a cueilli dans le film de Justine Triet, avec ce rôle où elle dénude son âme et pousse encore plus ses cloisons. Prouvant ainsi son statut unique dans le « film d’auteur francophone » et les échelons qu’elle grimpe depuis Victoria, Sybil démontre définitivement l’actrice formidable qu’elle est et, osons la comparaison, notre Gena Rowland à nous.

Prix d’interprétation masculine : Antonio Banderas dans Douleur et Gloire

Par contre, ici, c’était une évidence. Qui d’autre, sinon lui ? L’acteur fétiche de Pedro Almodóvar qui interprète avec sensibilité le réalisateur, il n’en fallait pas plus pour tous nous séduire. Heureusement qu’il reste l’Espagnol pour lui proposer des rôles à sa hauteur d’ailleurs. Et qu’il est beau de voir ces deux artistes vieillir ensemble…

Grand Prix : Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino

Drôle de parcours que ce film pendant ce 72ème Festival de Cannes. Drôle de parcours, parce qu’il était dès les premiers jours sur toutes les lèvres tant c’était un événement. Les presses jaunes prévoyaient des stratégies pour pouvoir le voir, pour qu’au final, ce soit impossible de le voir le jour de la première projection, que ce soit en séance presse ou sur le tapis rouge (un ticket ne garantissait pas l’entrée, pour peu qu’on arrive qu’une heure à l’avance…) et, finalement, il suffisait de faire la queue le lendemain pour être bien placé au Grand Théâtre Lumière. Et là… c’est une petite douche froide. Personne ne semble vraiment savoir quoi penser de ce film d’ailleurs. Nous pensions avoir été déçus pour un film que l’on trouve alors sans intérêt. Pourtant, le film reste dans un coin de notre tête… Et si c’était finalement le meilleur film de Quentin Tarantino ? Le cinéaste n’a jamais été aussi à l’aise pour naviguer entre les genres et porte une confiance aveugle en son art : la seule chose qui nous sauvera, c’est le cinéma. Le film de la maturité ? Peut-être. Grand film en tout cas.

Palme d’or : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Le cœur a ses raisons que la raison ignore. Et s’il y a d’évidentes qualités au nouveau film de Céline Sciamma, le film s’est surtout naturellement imposé comme la Palme d’or, sans jamais remettre en question ce choix. Sans aucune hésitation. Pour sa pudeur, son élégance, son souffle et des images qui resteront avec nous, ces violons, ces larmes, cette page… Et s’il a beaucoup été comparé à Mektoub, my love : Intermezzo, au male gaze, ce sont des films qui parlent finalement de la même chose, du regard. Pour Adèle Haenel, Noémie Merlant, l’odeur de la mer, de la peinture à l’huile et de l’inimitié d’un amour : un grand film.

Réalisateur qui essaye d'être crédible dans la critique de film. Environ un tiers de l’œil du Kraken.

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