Pour cette douzième Interview de l’Ombre, il est temps de nous intéresser à l’un des sujets les plus secrets de l’industrie cinématographique française : les projections-test. Ces techniques sont utilisées soit pour identifier des points à améliorer sur le film, soit pour identifier le segment de public à cibler lors de la campagne publicitaire.
Organisé bien avant la sortie du film, cet outil de travail est monnaie courante à Hollywood, là où son utilisation est moins courante en France, mais de plus en plus présente ces dernières années.

Depuis trois ans, Do The Right Films bouscule les sociétés historiques déjà présentes avec une méthodologie unique et une approche sensiblement artistique : rencontre avec son président Stéphane Hochberg.

Pouvez-vous expliquer votre métier en quelques mots ?

Nous aidons les professionnels du cinéma à connaître leur public, l’écouter et à le comprendre. Beaucoup de ces professionnels se posent des questions, mais ce n’est pas simple pour eux de prendre le pouls de l’auditoire final. On a donc un rôle de facilitateur.

Quel est votre parcours ?

J’ai fait des études en étude de marché et statistiques en école de commerce. Puis j’ai commencé à travailler en institut d’études chez Kantar (Sofres) durant quelques années avant d’être contacté par Warner Bros pour passer côté annonceur. C’était pour diriger un département « connaissance consommateur » au début des années 2000 lorsque la vidéo explosait à l’arrivée du DVD et où le public entrait dans un phénomène de « possession » des films. Avec le format DVD, qualifié d’ « éternel », les gens se projetaient et construisaient leur « patrimoine » filmique !

Une grosse partie de ma carrière s’est faite en distribution chez Warner durant une douzaine d’années, avec des activités regroupant l’ensemble des départements : cinéma, vidéo, produits dérivés, TV… Jusqu’en 2015 où, avec Mikael Govciyan qui était en charge de la production française chez Warner, nous avons décidé de monter Do The Right Films.

Do The Right Films, c’est quoi ?

C’est apporter des solutions à des gens qui ont envie de raconter une histoire, afin qu’ils puissent comprendre comment elle est perçue et si elle va là où ils ont envie qu’elle aille. Parfois on étudie un public de cinéma, parfois sur certaines problématiques on sonde des interlocuteurs BtoB comme des exploitants de salles.
Nous prenons une cinquantaine de projets en charge par an, sur différents types d’activité : projections test montage ou marketing, tests créatifs (titre, affiche, bandes-annonces), et des études sectorielles.
Aujourd’hui nous sommes deux salariés à temps complet, et sur beaucoup d’activités où nous intervenons, nous faisons appel à des partenaires spécialistes externes. Par exemple sur les spectateurs de cinéma, nous faisons appel aux meilleurs pour recruter ce public, à la fois car nous exigeons d’avoir des gens « neufs » à chaque étude sur un échantillon représentatif du public visé, tout en étant assez robuste afin de pouvoir l’analyser statistiquement.

Le public d’une projection test Do The Right Films répond au questionnaire sur tablettes tactiles.

Qui sont vos clients ?

Ce sont principalement les distributeurs français et américains. Néanmoins depuis trois ans que nous existons, nous travaillons de plus en plus en direct avec des producteurs : avant de montrer leur contenu au distributeur, ils se demandent s’ils doivent encore l’améliorer ! C’est motivé par un changement de paradigme que nous voyons de plus en plus : on passe de la réaction à l’anticipation.
Sinon, on a une autre activité via une filiale à part appelée Itadaki Consulting, où nous faisons dans l’analyse de données et la datavisualisation. C’est une activité annexe qui commence à être importante et qui nous permet d’accompagner, entre autres, le CNC dans la datavisualisation [infographies et représentation des données de façon visuelle, NDLR] de tout un certain nombre de données dont la Géographie du Cinéma : elle permet de rendre à la profession toute la granularité des informations que possède le CNC sur l’exploitation.

L’un des outils de datavisualisation proposés au CNC par Do The Right Films

Pouvez-vous expliquer les différences entre une projection test montage et une projection test marketing ?

La différence va se situer dans la capacité d’intervention des équipes de production sur le film lui-même : sur la projection test montage, nous allons intervenir dès qu’un premier montage ressemblant à quelque chose de « fini » est disponible. Nous allons ensuite le montrer au public, et les retours que nous allons donner à l’équipe vont être pris en compte pour valider un certain nombre de parti-pris, ou pour changer certaines choses sur le film lui-même afin de mieux coller soit aux intentions de base des équipes (réalisateur, producteurs), soit aux attentes du public.
La projection test marketing a lieu plus tard, lorsqu’on ne se pose plus la question de modifier le film sauf incident majeur qui apparaîtrait dans les résultats. Néanmoins on se pose toujours la question de l’accueil qu’on va avoir auprès de son public et de ses sous-cibles afin de comprendre si l’une d’entre elles se dégage. Cette projection va également permettre de voir quels sont les éléments forts du film pouvant être de bons leviers pour la communication (bande-annonce ou échanges B2B avec les exploitants).
Aujourd’hui, il est rare qu’on fasse une projo test de montage puis une projo test marketing sur le même film. En général une grande partie des enseignements que l’on peut tirer de la deuxième seront déjà présents dans la première. D’un point de vu méthodologique, la projection de montage est beaucoup plus complète et précise car elle a pour vocation d’apporter des solutions à des problèmes de construction du film. On va donc élaborer un mode d’interrogation qui sera conditionné sur des aspects beaucoup plus fins du film. Si nous nous intéressons dans les 2 types d’études à l’ensemble des scènes et des personnages, dans la version de montage nous allons systématiquement mettre en place sur ceux-ci des relances afin de comprendre pourquoi ils plaisent ou non et rentrer dans des éléments comme les passages spécifiques, le jeu des acteurs, la musique, les personnages, les décors, la longueur…

Comment les spectateurs s’en souviennent au moment de répondre à la fin ?

On va les aider à s’en souvenir. On va découper le film en 20 à 25 regroupement de scènes. Puis on va interroger l’ensemble de ces spectateurs en leur rappelant chacune des scènes tout en étant assez concis dans la narration et en évitant des éléments annexes comme une blague isolée qui pourrait biaiser le résumé. Notre avantage, c’est que nous avons choisi un mode de collecte d’informations déclaratif à travers des tablettes tactiles. L’interrogation devient donc conditionnée : lorsqu’une scène ne plait pas, la tablette nous permet de relancer le spectateur afin de comprendre pourquoi. Sauf évidemment pour un certain nombre de scènes clé qui doivent impérativement marcher, et sur lesquelles nous voulons interroger tout le monde. Ce qui nous motive le plus, c’est d’essayer de comprendre pourquoi la réponse à la question d’appréciation n’est pas supérieure : pourquoi les gens ayant trouvé le film « très bien » ne l’ont pas trouvé « excellent » ? On va relancer sur cette base.
Les gens se souviennent de toutes les scènes avec nos courts résumés. On a néanmoins une possibilité « ne se rappelle pas », très peu utilisée. D’ailleurs on nous demande souvent pourquoi nous ne leur rappelons pas avec une image ou un extrait vidéo : on ne se concentrerait alors que sur un instant précis, et nous n’avons pas envie que la scène racontée soit résumée sur un seul instant caractérisé par la photo ou l’extrait. Il faut que nous leur donnions juste assez de souvenirs pour qu’ils s’en rappellent. De la même manière que deux personnes sortant d’un film se disent « tu te rappelles de cette scène ? », juste sur quelques mots. C’est cet effet qu’on essaie de reproduire.

Quel est le processus lors d’une projection test ?

On enclenche le processus à J-15 du jour où nous allons montrer le film au public. Le recrutement prend du temps car nous souhaitons être certains d’avoir un public frais, correspondant à l’ensemble des critères définis avec le client : un public cible proche de celui voulu par le client, mais qui est à la fois suffisamment large pour ne pas se fermer de portes. À J-15 on met en route le recrutement et nous validons le lieu de la projection. Puis nous allons lire le scénario et voir le film. Aujourd’hui, nous avons un parti-pris assez artistique dans notre mode de travail, dans le sens où nous voulons absolument nous imprégner du film pour adapter le questionnaire. Enfin nous échangeons avec nos clients et les équipes du film sur le questionnaire.

Le panel présent dans la salle est-il totalement représentatif du public du film ? Comment s’assure-t-on de la légitimité de ce public à « juger » un film ?

On essaie de construire un échantillon représentatif du public des films en partant des principales caractéristiques du public cinéma français du CNC, avec une vraie structure homme/femme, différentes tranches d’âge, occasionnels ou habitués, parisiens ou banlieue/provincial… Nous allons constituer un échantillon large qui va nous permettre d’avoir une lecture sur chacune de ces sous-cibles. Néanmoins, en fonction du genre des films et des destinataires clairement identifiés par le distributeur nous allons faire un certain nombre d’ajustements : sur certains films adressés aux jeunes nous pourrions choisir de ne pas interroger les séniors s’ils ne sont pas ni une cible potentielle ni accompagnants. Notre recommandation est quand même d’élargir le public cible pour se rendre compte jusqu’où nous pouvons aller avec ce film.

Quand on convoque des gens en salle, on souhaite qu’ils viennent dans des conditions suffisamment proches de la manière dont ils consomment le cinéma habituellement : ils peuvent venir accompagnés ! A deux, trois, quatre, en famille, entre copains… On a donc parfois une personne totalement dans la cible et une autre un peu plus à côté, mais ce sont des gens extrêmement importants à comprendre également. Évidemment les accompagnants doivent aussi être éligibles aux quotas fixés, et doivent être connus et enregistrés, pour des questions évidentes de confidentialité. Le jour-même, tous les gens présentent leur carte d’identité et signent une charte de confidentialité.
Aussi, quand ce n’est pas confidentiel selon ce qu’est prêt à dire le client, on essaie d’annoncer le film qu’on va tester lorsqu’on recrute : casting, titre, pitch… C’est de plus en plus important car s’il y a dans la promesse, dont le casting, un élément frein pour certains spectateurs, ça ne sert à rien de les faire venir en salle car ils ne seraient, dans tous les cas, pas allés voir le film.

Crédits photo : Léa Crespi

Arrive-t-il que certaines personnes partent durant une projection ?

Oui, mais c’est extrêmement rare. Cette année, seules deux personnes sont sorties de la salle. Elles nous donnent toujours les raisons en partant.

Lorsque ce même public est physiquement déjà présent dans la salle et assiste gratuitement à une projection, la mesure de l’appréciation est-elle vraiment fiable ?

Il est certain qu’un public qui vient sans payer une place ne sortira pas en gueulant que « ça ne valait pas ses 10 euros » ! En revanche, ils ont quand même fait l’effort de se déplacer, et on leur demande de répondre à un questionnaire qui dure entre 20 et 40 minutes. Ce public qui va donner son avis est dans des conditions particulières : lorsqu’on obtient des scores d’appréciation ou de recommandation, ils ne sont pas analysés comme des scores absolus, mais toujours mis en perspective de normes (moyenne constituée par les projections effectuées dans le passé). On va mesurer à situation identique : le curseur est décalé par rapport à la vraie sortie nationale du film, car nous sommes dans un cas particulier où aucun élément visuel n’a été montré à l’avance, et où il n’existe aucune recommandation de pairs.

Mais on a un curseur très bien construit : les films peuvent être appréciés, ou sanctionnés. Avec tout le contenu consommé quotidiennement par les gens, ils ne font pas de fleur au film, même en projection test. S’ils ont envie d’être critiques, ils le sont et on l’a vu à de très nombreuses reprises.
Mais attention, l’appréciation et la recommandation ne sont qu’une toute petite partie d’une projection test, deux indicateurs parmi une centaine d’autres qui s’intéressent au contenu et à la forme de l’histoire. Tous ces indicateurs sont des supports pour isoler les forces et les axes d’amélioration.

Capture d’écran de la première page du questionnaire sur tablettes donné aux spectateurs des films testés par Do The Right Film

 

Le public neutre sur lequel vous travaillez et qui n’a jamais vu d’images ni entendu parler du film, n’est-ce finalement pas une utopie ? Existe-t-il vraiment ?

Non, il n’existe pas. C’est justement pour ça qu’on fait des projections test.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont accru cette propension à parler d’un film à ses pairs. Il faut donc comprendre comment les gens vont en parler autour d’eux, ce qu’ils en ont compris ou aimé.
Néanmoins je pense vraiment que même si beaucoup de leviers ont amené un spectateur dans une salle, au moment où les lumières s’éteignent et qu’on va lui raconter une histoire, il a envie de l’entendre et de l’accueillir. Sur cette base, ce que les gens ont vécu durant la projection test ressemble en tous points à ce qui va se passer pour la personne qui va payer sa place.
Lorsque la première semaine et la promotion sont passées, le film lui-même va prendre le relai. Ce qu’on essaie de faire à travers les projections test, c’est de donner le plus de potentiel possible à ce qu’on va dire du film lui-même, afin qu’il ait un bon bouche-à-oreille.

Les réalisateurs sont-ils présents et investis dans la démarche d’une projection test ? Comprennent-ils toujours la nécessité de celle-ci et certains sont-ils réfractaires ?

Lettre de Francis Ford Coppola au public de la projection test d’APOCALYPSE NOW, le 11 mai 1979. (cliquer pour agrandir)

On a eu des réalisateurs « moteurs » qui initient la demande et seront présents du début jusqu’à la fin. Et puis on a également eu parfois des réalisateurs absents qui ne sont peut-être même pas informés ou vont arriver en toute fin. Dans tous les cas de figure, on prône à ce que le plus d’intervenants possibles soient partie prenante dans la mise en place de la projection test.

Dans certains cas ça peut aider car certains réalisateurs ont envie de vérifier que leurs intentions sont bien dans le film. On est toujours très friands d’avoir des échanges avec la production et le réalisateur. La valeur ajoutée est considérable lorsqu’on travaille avec un réalisateur. Sur une scène en particulier qui a peut-être une vraie recherche comique, ils veulent savoir si ça fonctionne ! Habituellement, les réalisateurs viennent à la projection test. Ils s’assoient dans la salle et prennent des notes selon les réactions.

Utilisée systématiquement depuis des dizaines d’années à Hollywood, la projection-test était moins fréquente en France, et c’est toujours un sujet tabou… Pourquoi selon vous ?

Il est vrai que ça a toujours été une pratique systématique aux États-Unis, pour plusieurs raisons. D’abord, le droit d’auteur est très différent : aux États-Unis, celui qui paie a aussi beaucoup de droits sur le film, y compris celui de le modifier ! En France, le final cut appartient au réalisateur.
Les États-Unis ont également une culture du test qui existe depuis Harold Lloyd et les films muets, avec une vraie volonté de savoir si les gags font rire car c’est toute l’intention du film. Pour cela, il fallait les tester ! Ils ne se posent même plus la question. Cela fait partie du process et testent systématiquement leurs films. Le poids des revenus domestiques et internationaux justifie la démarche et les reshoots éventuels.

En France, la projection test est encore souvent initiée lorsqu’on a des doutes sur un film, ou un problème. Heureusement un certain nombre de producteurs et distributeurs décident désormais de systématiquement tester leur film car « de toute manière, il y a toujours quelque chose de bon à en apprendre ». À force de travailler sur un film, on perd le regard neuf et extérieur qu’on va chercher à retrouver auprès du public dans nos projections.
Aujourd’hui, financer un film devient de plus en plus compliqué, et les gens qui investissent sont de moins en moins des mécènes prêts à perdre leur argent… Les projections test sont aussi un moyen de rassurer les investisseurs : aujourd’hui, on a besoin de savoir ce qu’on a entre les mains. Si le film est déceptif, il faut qu’on ait les clés pour qu’il corresponde plus aux attentes du public, et les intentions du départ.

La dynamique n’est donc plus forcément d’écouter le spectateur mais plus de lui plaire…

Les gens que j’ai rencontré dans ce métier ne font pas des films pour plaire au plus grand nombre possible, mais avaient au début une vraie intention de raconter une histoire motivée par une idée sincère et attractive, avec la volonté que cela plaise au public. Puis on se rend parfois compte que ces éléments initiaux se sont perdus en route ou sont décevants… Libre à eux de choisir ensuite s’ils veulent garder ces éléments déceptifs pour camper sur ses positions, ou prendre en compte l’avis du public.

Dans ce cas, comment prendre en compte la pensée d’un spectateur envers un personnage odieux mais nécessaire à l’intrigue et dont il n’approuve pas les décisions morales ? Comment éviter la bien-pensance totale et laisser le débat moral évoluer ?

Dans les faits ça ne marche pas forcément comme ça, et les personnages aux traits de caractère négatifs peuvent ressortir de manière positive à travers le jeu d’acteur ou ses relations avec d’autres personnages. Aujourd’hui, le public est habitué à voir des histoires pour se dire qu’il aime un méchant.
Un film se construit avec des moments forts où l’on va titiller le spectateur, le mettre mal à l’aise pour le rassurer un peu plus loin. Nos questionnaires sont en fin de film, une fois que le spectateur s’est rendu compte qu’on s’est joué de lui avec, pourquoi pas, une mauvaise morale. Si quelqu’un n’adhère pas à ça, c’est son avis et ce sera comme ça qu’il aura envie d’en parler autour de lui. Lorsqu’on donne le questionnaire au public, on le briefe toujours en lui disant qu’ « il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse ». Ils ne sont pas là pour nous faire plaisir et ne savent même pas que l’équipe du film est au fond de la salle !

Suite à une lettre adressée à Warner Bros et au sujet de Joker, par des proches de victimes de la fusillade d’Aurora en 2012, le studio a répondu avec un communiqué de presse : « Warner Bros. a la conviction que l’une des fonctions de la narration est de provoquer des discussions difficiles à propos de sujets complexes. Détrompez-vous : ni le personnage fictif du Joker ni le film n’encouragent la violence, de quelque forme qu’elle soit. « 

En fait, l’appréciation de la morale d’un film sera notre interprétation sur la base des résultats du questionnaire. On ne met jamais le public dans une position qui n’est pas la sienne : il sera toujours spectateur. On va assez peu rentrer dans des questions fondamentales sur la portée philosophique du film. On ne lui dit pas : « à la place du réalisateur, est-ce que c’est comme ça que tu aurais raconté ce message ou cette morale ? ».
Récemment, on a mis en place une nouvelle pratique qui est de rappeler les gens trois jours après la projection pour leur re-poser des questions très courtes d’appréciation. Après qu’ils aient digéré le film, sont-ils encore gênés par quelque chose ou est-ce que leur avis a changé ?
Mais de manière générale on traite assez peu de films radicaux dans le propos raconté, ce sont plus des films ayant pour vocation de plaire et de faire des entrées. On a tout de même travaillé sur des films d’auteur avec des propos plus forts et qui ne sont pas là simplement pour divertir : on est également capables d’en tirer des enseignements.

Vous proposez également et depuis peu, un outil d’analyse des expressions faciales. Pouvez-vous nous en dire plus ?

On teste depuis quelques temps une analyse des émotions des spectateurs pendant le film, à travers l’analyse de leurs expressions faciales et grâce à une caméra qui filme les spectateurs dans le noir. L’outil est capable de reconnaître les différents visages et d’analyser leurs expressions : joie, colère, surprise, ennui…

Capture d’écran de l’outil de reconnaissance faciale proposé par Do The Right Films

On va savoir seconde par seconde le taux d’engagement, comment les rires sont déclenchés et combien de personnes sont réellement sollicitées dans la salle. Dans ce cas, on rend au client un outil interactif d’analyse qui s’appuie largement sur des supports de datavisualisation. C’est également chronophage car nous devons découper le film seconde par seconde afin d’être précis et pouvoir retranscrire l’instantanéité des émotions. C’est un outil très riche et neuf, qu’on veut continuer à mieux comprendre.

C’est titanesque… !

Oui, on peut vite être noyé sous les informations. L’important est d’arriver avec des choses simples : des recommandations, une synthèse de deux pages reprenant les priorités…
C’est un complément intéressant et précis, mais notre priorité reste le déclaratif car on cherche absolument à être capables de laisser le spectateur digérer le film, et de se projeter le plus possible dans des situations de bouche à oreille et de recommandation.

La projection test passée, vient le temps des analyses. Que livrez-vous au distributeur ou producteur en fin de course ?

Dans le cas des tests de montage, on doit avancer très vite car ça implique d’arrêter le montage le temps de préparer le film, faire un DCP et nous le livrer. Chaque jour gagné de notre côté pour livrer les résultats permet d’avancer plus vite le montage.
Notre avantage de travailler sur un outil informatique est de restituer à nos clients un maximum d’informations dès le lendemain matin, sur 5 pages : l’appréciation, la recommandation, des métriques par cible, balayage des éléments d’intrigues, personnages et scènes.
Derrière nous allons livrer une synthèse plus poussée, un book entre 50 et 70 pages qui sera capable de rentrer dans les différentes scènes et adresser des points de problèmes précis. En annexe, on va rendre les enregistrements audios de la salle. Aussi, durant le questionnaire les gens répondent sur beaucoup d’éléments du film à travers des questions ouvertes : pour quelle raison ont-ils aimé, comment ils raconteraient le film en une phrase… C’est assez chronophage mais on va les classer et rendre tous ces éléments qui ont été donnés par les spectateurs. Ça donne beaucoup de chair et de vérité à ce qui a été dit. Rien n’est perdu !

Sur quelle rangée de prix se situe vos prestations ?

La projection test montage est plus coûteuse car elle demande plus de travail, il faut imaginer le questionnaire comme un « livre dont vous êtes le héros » ! On doit être en mesure d’adresser tous les problèmes et de se laisser surprendre par l’avis du public.
Dans un questionnaire marketing on est plus succinct, certains aspects sont laissés de côté volontairement. Parfois on travaille sur un premier puis deuxième test, parfois à Paris, parfois en province… on a des clients qui nous confient 6 à 10 films par an et d’autres où c’est plus épisodique donc les conditions tarifaires sont différentes. Néanmoins on va être entre 14 et un peu plus de 20.000 euros pour un test en fonction des options activées.
On coûte l’équivalent de ce que rapporte 6.000 entrées : si sur la base des enseignements on arrive à les générer en travaillant mieux le marketing ou le film, ça se rattrape facilement.

Qui sont vos concurrents ?

Les projections « friends and family » ! Elles sont en effet souvent considérées comme suffisantes par le réalisateur, les distributeurs ou les producteurs… Même en faisant tous les efforts du monde pour avoir des gens honnêtes, on ne se retrouve jamais vraiment dans les mêmes conditions qu’avec le public qui sera dans les salles à la sortie du film, avec son franc-parler à lui. Je l’ai vu très régulièrement lorsque je travaillais en studio ou aujourd’hui chez Do The Right Films : les « friends and family » sont considérées comme quelque chose qui va apporter des réponses, pourtant c’est extrêmement biaisé car des amis rigolent plus fort dans la salle, ou des gens n’osent pas dire qu’ils se sont ennuyés… Ce type de projection est trompeur !

Parallèlement, Do The Right Film propose également du conseil marketing et teste également les affiches, bandes annonces et même les titres des films… Le processus est-il différent ?

On essaye de s’approcher d’une mise en situation réelle : on recrute un échantillon pour chaque affiche, afin de déterminer laquelle est la meilleure. Laisser le choix entre plusieurs affiches à un seul échantillon, est une situation qui n’existe pas dans la vraie vie car très biaisée par une comparaison ! On travaille principalement en ligne, avec une protection du matériel : sur la bande-annonce et l’affiche, on applique un watermark au nom du répondant qui signe également une déclaration de confidentialité, pour éviter toute fuite.

Est-ce donc plus facile de suivre un test d’affiche comme une parole sacrée ?

Parfois une piste se dégage de manière unanime par rapport aux autres sur l’envie qu’elle génère d’aller voir le film. Néanmoins pour aider à la prise de décision on va compléter l’information par d’autres questions : les raisons d’appréciation ou non appréciation, le genre identifié, les qualificatifs correspondants ou les autres films auxquelles elle fait penser.

La data (données relatives aux consommateurs) est aujourd’hui au centre de toutes les discussions et les distributeurs leur accordent désormais une place centrale. Que pensez-vous de leur utilisation aujourd’hui et quels efforts reste-t-il à faire ?

Savoir ce qui plaît à certaines personnes pour les conseiller, c’est passionnant. Une foule de contenus sont accessibles aujourd’hui et les gens ne savent plus quoi consommer. La recommandation algorithmique peut être intéressante et le domaine de la musique le fait très bien, mais ce qui se fait au cinéma ne m’a pas subjugué.
Sur le point de la recommandation d’un contenu par rapport à un autre, comment adresser la notion de « découvrabilité » ? Le spectateur veut être capable d’être surpris ou de découvrir quelque chose sortant de sa caisse de résonnance. C’est comme donner sa confiance à un tiers qui sera capable de te faire vivre une expérience dans laquelle tu iras jusqu’au bout. L’un des problèmes de la recommandation « isolée » comme celle de Netflix, c’est qu’il n’y a pas de force sociale autour, on ne le partage avec personne. Cette dimension sociale est très forte au cinéma.

Quel est le futur de Do The Right Films ?

Aujourd’hui, on veut être capables d’accompagner dans la création de la fiction TV, après 3 ans d’études de films en salles. En effet on voit parfois un démarrage décevant sur une série TV de 6x52min : les 2 soirées suivantes sont déjà calées et on ne peut plus déprogrammer ou adapter ce qui est désormais en dessous des attentes ! Pour des chaînes TV et leurs niveaux d’audience, ce sont des situations insoutenables.
Contrairement au cinéma où on attend la fin du film, on peut en TV choisir de ne pas revenir pour le prochain épisode et même de quitter à n’importe quel moment en zappant avec sa télécommande ! Les chaînes, avec les mesures d’audience, ont la possibilité de savoir à quel moment les gens sont partis mais ils le savent… après la diffusion. En série, les arches narratives sont beaucoup plus sophistiquées et ont beaucoup de rebondissements. Le fait qu’on puisse sortir à n’importe quel moment d’une série TV rend plus important le fait de comprendre pour quelles raisons tu as envie de quitter ou de passer au deuxième épisode et ainsi de suite.

Ce sont des enjeux plus immédiats donc !

Oui ! Et il nous faut comprendre à quel moment les gens zappent…
Ce qui me motive le plus dans ce métier, c’est d’entendre ces réalisateurs, producteurs et distributeurs avoir envie de raconter des histoires avec des superbes idées. Néanmoins une fois que tous les morceaux sont collés ensemble, le spectateur perd finalement la sauce ne prend pas : l’histoire ne marche plus comme ils l’auraient voulu.

Merci à Stéphane Hochberg et Clélia Guillotte de Do The Right Films.
Entretien mené par Vincent Courtade le 10 septembre 2019.

INTERVIEW DE L’OMBRE #12
STEPHANE HOCHBERG – ÉTUDES CINEMA ET PROJECTIONS TEST
– DO THE RIGHT FILMS

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